
Egbert EGBERTS, Une « tulipe » peu ordinaire, Le calvinisme en question, Olonzac, Oasis, 2016, 202 p.
Ce livre correspond avant tout à un reproche fait aux calvinistes pour leur orgueil[1]. C’est un reproche que je veux personnellement prendre au sérieux. L’auteur, Egbert Egberts, est un pasteur chevronné et un homme intelligent. Nous, à l’Institut, sommes dans son collimateur (p. 3), et moi, je n’hésite pas à affirmer qu’il mérite d’être entendu dans son plaidoyer en faveur de l’humilité. Je suis donc reconnaissant à Dieu pour le fait d’avoir pu inclure ce livre dans la bibliothèque de l’Institut.
Cet ouvrage est également appréciable pour le simple fait de proposer une défense de l’arminianisme dans notre contexte. La littérature en français n’est pas abondante dans ce domaine. L’auteur a raison de dénoncer l’ignorance quasi-universelle des écrits d’Arminius lui-même et de vouloir, à ce titre, mettre les pendules à l’heure (p. 7, 35, 47).
Un troisième bénéfice qu’apporte la lecture de ce livre consiste en l’insistance, régulièrement répétée et très saine (p. ex., p. 5, 187), sur le fait de se mettre à l’écoute de la parole de Dieu, par opposition à la démarche de se réfugier dans un système doctrinal. Egberts a sans doute raison d’accuser beaucoup de calvinistes de se fier davantage, par moments, à leur système qu’à la parole de Dieu. « Ne construisons pas un bunker théologique… » (p. 177) ! Des textes qui pourraient mettre bien des calvinistes mal à l’aise figurent dans les Ecritures et ne devraient pas être balayés sous le tapis. Par ailleurs, nous abondons dans son sens en voulant éviter de placer Calvin sur un piédestal (p. 186-187)[2].
En même temps, ce livre n’est pas sans faiblesses, tant au plan du fond qu’au plan de la forme. Si je les mets en avant, je vise à le faire sur un ton humble et respectueux, conscient de ce que je suis plus jeune dans la foi et dans l’expérience du service de la parole.
D’abord, la rigueur dans la méthode n’est pas toujours suffisante. Egberts peut critiquer la notion de deux volontés chez Dieu (p. 59ss) et finir par l’embrasser (p. 66). Il peut employer la formule « Il est manifeste que… » (p. 76), sans que ce soit manifeste (pour moi, en tout cas), ni étayé bibliquement. Il met régulièrement en avant des arguments d’ordre affectif (se servant d’un langage émotif), p. ex., « des choses affreuses », « quelque chose de terrible », « proche du blasphème » (p. 111)[3]. Considérons la phrase qui suit : « La prédestination, et pire encore, la double prédestination, a un goût amer pour la plupart des croyants, comme s’il s’agissait d’un projet sinistre et ténébreux qui ne peut guère être en notre faveur » (p. 114-115). Mettons que l’auteur ait raison. Ce n’est pas pour autant que ce soit ainsi – en faisant appel à la réaction émotionnelle du croyant lambda – que l’on forge ses croyances, mais en se soumettant à la parole de Dieu. L’idée que Dieu détermine tout par avance correspond, déclare-t-il, à une « menace sombre » (p. 117). Même si Egberts avait raison sur ce point, l’argument n’aurait pas, en toute rigueur, de force. Cela peut se comprendre du fait de considérer cette analogie : la notion de « peines éternelles » pour celles et ceux qui rejettent le Christ est difficile à accepter émotionnellement parlant, mais on y adhère parce qu’elle est biblique. De même, l’auteur lance un appel pour qu’on fasse preuve de plus d’« équilibre » (p. 188, 190 ; cf. p. 5, 7). Mais, encore une fois, il est question d’un appel fait aux émotions : ce n’est pas parce que deux tendances sont représentées dans tel ou tel milieu qu’il faudrait chercher un équilibre entre les deux. Ainsi, ce n’est pas parce qu’il y a un autre point de vue par rapport aux peines éternelles (« l’anéantissement ») que l’on se sentira obligé de rechercher un « équilibre » entre les deux prises de position dans ce domaine. Si la Bible prescrit telle ou telle croyance « calviniste », ainsi soit-il (sola scriptura !), indépendamment de toute considération affective.
Deuxièmement, sa présentation du calvinisme[4] n’échappe pas au malentendu, voire aux hommes de paille. (1) Par rapport à la question, périphérique au débat, de l’élection des enfants qui meurent en bas âge (p. 131), Egberts a peut-être raison de critiquer la Confession de foi de Westminster, mais force est de constater qu’il n’existe pas un « consensus calviniste » clair à ce propos[5]. (2) L’amalgame qu’il fait avec l’eschatologie (p. 3) paraît « hors sujet » : le calvinisme et l’amillénarisme ne vont pas forcément de pair, et il est instructif de noter que John Piper, avec lequel il fait largement l’interaction dans le livre, est prémillénariste. (3) Sa façon de parler (beaucoup plus souvent que les Ecritures elles-mêmes) de la double prédestination doit être reformulée pour incorporer l’asymétrie[6] biblique entre l’élection et la réprobation et pour tenir compte du fait que Calvin est infralapsaire, non supralapsaire[7]. (4) Semblablement, il convient de reconnaître la dissymétrie qui existe entre la façon d’imputer le bien et celle d’imputer le mal : face à la suggestion que le Dieu de la conception calviniste « puisse pousser quelqu’un à s’enfoncer davantage dans le mal » (p. 60), il est important d’observer, suivant le calviniste influent contemporain Donald Carson, que l’Ecriture ne tient pas Dieu directement responsable du mal mais évoque des causes secondaires[8]. Ou encore, quant à l’idée que Dieu puisse « forcer sa volonté sur des hommes » (p. 62 ; cf. p. 134, 148), le bon calviniste reconnaît que ce n’est pas exactement ainsi que la Bible parle : lorsque les êtres humains pèchent, ils le font à partir du cœur, de façon volontaire ; et le cœur, certes circoncis par l’Esprit de Dieu, est aussi engagé dans des actes de justice[9]. (5) Il semble y avoir un malentendu quant au sens de « grâce irrésistible » : tout calviniste serait d’accord avec Egberts lorsqu’il affirme que « [b]eaucoup d’hommes ont levé le poing contre le ciel pour défier le Dieu vivant et pour lui résister » (p. 58), mais, dans le calvinisme, l’idée que les êtres humains ne résistent pas à la volonté de Dieu se situe au niveau de la grâce salvatrice[10]. (6) Le calvinisme n’affirme pas que « Dieu s’isole sciemment de sa connaissance éternelle » (p. 96), ni que la bonté de Dieu soit sacrifiée à sa souveraineté (p. 96-97). (7) C’est l’hyper-calvinisme qu’Egberts est en train de critiquer lorsqu’il accuse les calvinistes de vouloir identifier les élus dans l’évangélisation[11] (p. 135, 148) et de répugner à appeler les non-croyants à se repentir (p. 130) : les calvinistes eux-mêmes sont d’accord avec lui pour dire qu’« [i]l y a une offre de salut qui s’étend à tout homme » (p. 132). (8) « Réconciliation » et « expiation » ne sont pas des concepts interchangeables : le troisième point du calvinisme concerne la deuxième notion.
Troisièmement, son exégèse laisse parfois à désirer. Au plan linguistique, son affirmation selon laquelle « iada‘ en Hébreu [sic] … veut toujours dire connaître, et jamais choisir »[12] (p. 50) ne tient pas la route (cf. Gn 18,19 ; Am 3,2 ; lexique Holladay…) ; ce n’est pas parce que la préposition pro veut dire « avant » et que le verbe ginooskoo veut dire « connaître » que proginooskoo veuille dire « connaître d’avance » (cf. lexique BDAG[13]) ; mot et concept ne devraient pas être confondus (p. 99, 115 ; cf. p. 74, 92 ; p. ex., l’idée de la prédestination n’est pas véhiculée uniquement au moyen d’un seul verbe). Des propos réducteurs reviennent : on peut être d’accord avec lui sur le fait que Romains 9 comporte la notion d’élection corporative sans aller jusqu’à dire que « Paul n’y vise pas le salut individuel » (p. 91 ; voir surtout Rm 9,23-24 et tout le souci de Paul de démontrer qu’il existe un « reste » de personnes sauvées) ; on peut être d’accord que les avertissements des Ecritures doivent être pris au sérieux (p. 177) sans être d’accord que ces avertissements entraînent la possibilité de perdre son salut (cf. p. 190). Pour certains textes bibliques clairs, j’ai trouvé ses explications complexes et artificielles[14].
Enfin, le ton polémique du livre est regrettable. A coup sûr, Egberts peut reconnaître, à juste titre, que « la discussion qui nous a préoccupés dans ce petit livre ne touche pas à une question essentielle » (p. 187). Toujours est-il que le lecteur peut aisément avoir l’impression que, selon l’auteur, le calviniste se fourvoie sur une question primordiale. En effet, il est extrêmement sévère dans le jugement qu’il porte sur le calvinisme qui, selon lui, « attribue [à Dieu] des horreurs introuvables dans la Bible » (p. 189). Je voudrais tenir compte de la peine qu’il expérimente (« J’avoue être fatigué d’un certain triomphalisme calviniste moderne », p. 5), de la façon dont les arminiens seraient critiqués (p. 69) ainsi que des différences de tempérament ou de sensibilité culturelle qui peuvent jouer dans la façon de s’exprimer, mais je reste perplexe devant le procès d’intention fait aux calvinistes[15].
Le livre se termine par le slogan de Calvin « soli Deo gloria » (« à Dieu seul soit la gloire ! »). Il est réjouissant qu’Egberts puisse avoir le souci de promouvoir la gloire de Dieu. Mais il doit être possible de marquer un fraternel désaccord avec lui sur comment la réalité de ce slogan est protégée – cela sans qu’on soit accusé d’être disqualifié en tant qu’enseignant de la parole de Dieu (p. 188). Or, Egberts conçoit dans le calvinisme une faiblesse majeure quant au fait que les personnes qui sont sauvées seraient choisies sur base d’une « loterie » et non sur base de la foi que Dieu « pré-connaît » chez elles (p. 96-97). Mais cette objection repose sur le présupposé du bien-fondé du libre arbitre – de l’idée que les êtres humains soient libres de croire. En revanche, le calviniste croit non au libre arbitre mais au serf arbitre : les êtres humains sont totalement incapables en eux-mêmes de se tourner vers Dieu[16]. Ce n’est que grâce à l’intervention miraculeuse de Dieu dans leur vie qu’ils peuvent faire preuve de repentance et de foi[17]. Si la foi n’est pas un don qui provient de Dieu – ce sur quoi Egberts insiste (p. 136-138) –, le fait de croire ne vient-il pas de la personne elle-même – de ses propres ressources ? Et, alors, la personne n’apporte-t-elle pas une contribution à son salut ? Il semble donc que la foi soit méritoire selon son point de vue. Il est vrai qu’Egberts souhaite résister à cette conclusion (p. 138), mais je ne trouve pas d’explications suffisantes pour l’en empêcher[18]. En fait, il reconnaît que « [s]i je n’avais pas cru, il est vrai que Dieu n’aurait pas pu me sauver » (p. 138). Au fond, Egberts regimbe contre l’idée que Dieu puisse décider qui est sauvé et qui ne l’est pas (p. ex., p. 111). En effet, il considère que Dieu est « dépendant de l’être humain … dans le sens où l’homme choisit librement de suivre le Christ » (p. 52). Dans ce cas-là, Dieu est, à notre sens, moins glorifié que dans le cas où sa souveraineté serait tout englobante[19] : il est moins Dieu ! Je reste, pour ma part, soucieux de ne pas diminuer les effets incapacitants du péché et de ne pas élever le rôle des êtres humains aux dépens de la gloire qui revient au Dieu tout-puissant, pleinement aux commandes.
Que l’auteur soit remercié pour le fait d’avoir pris la peine de coucher par écrit ses points de vue dans le domaine de l’arminianisme, et qu’un climat paisible puisse régner alors que le débat se poursuit et les convictions des uns et des autres se développent à partir des Ecritures.
James HELY HUTCHINSON
Le 20 février 2017
Cet accent se trouve surtout sur le devant de la scène dans la conclusion, p. 186-190. ↩︎
Cf. Paul EVERY, « Héros ou erronés ? 10 leçons sur la façon de considérer nos illustres prédécesseurs dans la foi », Le Maillon, numéro spécial 2017, p. 27-29, http://institutbiblique.be/IMG/pdf/le_maillon_-_final-non-vectorise-pe.pdf. ↩︎
D’autres exemples : « programmé » (p. 11, 153), « marionnette » (p. 14), « robot » (p. 14), « manipulé » (p. 153), « ridicule » (p. 121), « bagages encombrants d’une théologie calviniste » (p. 138), « l’artillerie lourde du Calvinisme » (p. 152) « aucune humanité » (p. 153), « une doctrine … qui … s’est amassée un tel capital d’orgueil » (p. 186) ; « …l’explication calviniste … est impossible, et heureusement impossible, car immorale » (p. 97). ↩︎
Le « néo-calvinisme » (p. 3) revêt un sens particulier en théologie qui n’est pas proche du phénomène qu’Egberts repère dans les écoles bibliques : associé avec Abraham Kuyper et Herman Dooyeweerd, il relève de l’implication dans, et de la transformation de la culture suivant le mandat de Genèse 1,28. ↩︎
Cf., p. ex., la prudence de Jules-Marcel NICOLE, Précis de doctrine chrétienne, Nogent-sur-Marne, Institut Biblique de Nogent, 19985, p. 109. ↩︎
N’en déplaise, p. ex., à la page 30 : « Dieu est autant à l’œuvre … dans la prédestination à la damnation… » (c’est nous qui soulignons). ↩︎
Henri BLOCHER, « Calvin infralapsaire », Revue réformée 123, 1980, p. 270-276. ↩︎
Donald CARSON, Jusques à quand ?, Réflexions sur le mal et la souffrance (Collection Sel et Lumière), tr. de l’anglais (How Long, O Lord ?, 1990) par Michèle SCHNEIDER, Cléon d’Andran, Excelsis, 2005, p. 260 : « …Dieu n’est pas derrière le mal de la même façon qu’il est derrière le bien… (…) …Dieu est derrière le mal d’une manière qui fait que même le mal ne peut se produire hors des limites de sa souveraineté, sans toutefois lui être moralement imputable ; le mal doit toujours être attribué à des agents ou des causes secondaires. A l’inverse, non seulement le bien relève de sa souveraineté, mais il procède toujours de Dieu en priorité et seulement accessoirement d’agents secondaires. » ↩︎
« Aucune volonté » chez l’être humain (p. 153) est donc un propos caricatural. ↩︎
Cf. Wayne GRUDEM, Théologie systématique, Introduction à la doctrine biblique, tr. de l’anglais (Systematic Theology, 1994/2007) par Jean-Philippe BRU, Anne-Christine FOURIER, Michèle SCHNEIDER, Charols, Excelsis, 2010, p. 1405. ↩︎
Une démarche que je n’ai jamais rencontrée en deux ou trois décennies de brassage régulier avec des calvinistes dans plusieurs pays. ↩︎
C’est lui qui souligne. ↩︎
Dont Egberts reconnaît l’autorité à la p. 191 (le « D » désigne « Danker »). Ce lexique donne le sens « choisir par avance » pour Romains 8,29, Romains 11,2 et 1 Pierre 1,20. ↩︎
Selon la lecture d’Egberts d’Ephésiens 1,4, l’élection « n’est pas une sélection – la Bible n’en dit rien – mais un don, un privilège, et un appel » (p. 114). Par rapport à Actes 13.48, au lieu de lire « destinés à la vie éternelle », il estime qu’il faudrait lire « disposés à la vie éternelle » (p. 158). ↩︎
P. ex., « prêt à dire n’importe quoi pour maintenir son système d’interprétation » (p. 58), « se tirer de l’embarras d’une mauvaise exégèse » (p. 61), s’exprimer « sans états d’âme » (p. 111), « terriblement prétentieux » (p. 122), « échappatoire » (p. 64, 89 [X2]), « créé de toutes pièces » (p. 85), « Une telle prétention ressemble très fortement à l’orgueil » (p. 97). ↩︎
Ep 2,1-5 ; Os 6,2 ; Ep 2,12 ; 2 Co 4,4 ; Jn 9,39ss ; Mc 4,11-12 (Es 6,10) ; Lc 15 ; Lc 19,10 ; 2 Tm 2,25-26 ; 1 Co 2,14 ; Jr 13,23 ; Jn 3,5 ; Jn 6,44 ; Jn 6,65 ; Col 1,13 ; Rm 5,6 ; Ac 26,18 ; Rm 5,10 ; Col 1,21 ; Jn 8,34 ; Ps 14,1/Ps 53,2 ; Jn 3,36 ; Mt 7,13 ; Es 64,6 ; Rm 3,10-20 ; Jr 4,22 ; Jr 5,21 ; Jr 2,13 ; Jr 17,9 ; Jr 8,22 ; Jr 30,12-15 ; Es 42,18 ; Es 59,2 ; Jr 2,22 ; Jr 5,3 ; Jr 6,10 ; Jr 6,29 ; Gn 6,5. ↩︎
Ep 2,1-10 ; Ph 1,29 ; Ep 2,8 ; Ac 11,18 ; Ac 14,27 ; Ac 5,31 ; Rm 4,20 ; 1 Co 4,7 ; Jn 15,5 ; 2 Tm 2,25 ; 2 P 1,1. ↩︎
Il est dommage que le langage affectif doive jouer en rapport avec ce point névralgique (« L’idée est trop saugrenue pour y gaspiller beaucoup de mots », « une sottise », « une question … sotte », p. 138). L’illustration de Lazare qu’il évoque va dans le sens du calvinisme : étant mort, le fait d’obéir à l’ordre de Jésus ne provient pas de lui. ↩︎
Cf. Keith BUTLER, « Luther et la question du “libre arbitre” : pourquoi il ne faudrait pas emboîter le pas à Erasme », Le Maillon, numéro spécial 2017, p. 11-14, http://institutbiblique.be/IMG/pdf/le_maillon_-_final-non-vectorise-kb.pdf. ↩︎