
Robert H. THUNE, Un leader-serviteur : outil de formation pour les anciens, tr. de l’anglais (Gospel Eldership, 2016) par Daniel DUTRUC-ROSSET, Lyon, Clé, 2022, 192 p.
Au cours des cinq à dix dernières années, bon nombre de voix se sont fait entendre au sein du mouvement de renouveau calviniste « centré sur l’Evangile » pour exprimer une auto-critique.
Le constat est le suivant : ce mouvement a globalement réussi dans sa promotion d’une théologie attachée aux doctrines de la grâce et à une lecture christocentrique de la Bible… mais a éprouvé beaucoup plus de difficulté à vivre la grâce, à développer une « culture de l’Evangile[1] ». Cela a donné lieu, trop souvent, à des Eglises très attachées à leur identité théologique mais marquées par des fonctionnements malsains, ainsi qu’à des leaders doués mais spirituellement immatures. Cette tendance négative a été manifeste à la grande échelle anglo-saxonne, mais l’Europe et la francophonie n’y ont pas totalement échappé.
Au vu de ce constat, le petit manuel de formation des anciens de Robert Thune, Un leader-serviteur, est un outil bienvenu. Thune a écrit cet ouvrage en ciblant en priorité les anciens actuellement en exercice ou ceux qui sont en formation pour ce ministère.
L’auteur commence par rappeler les repères bibliques relatifs au ministère d’ancien. Il défend, sur un ton irénique, une conception congrégationaliste (l’ancien est coresponsable d’une communauté locale) et complémentarienne (l’ancien est un homme qualifié) de ce ministère. On peut constater avec satisfaction que Thune ne se focalise pas uniquement sur 1 Timothée 3 et Tite 1, mais prend soin d’examiner d’autres textes (notamment Actes 20, 1 Pierre 5) qui sont un peu moins souvent évoqués dans nos milieux, me semble-t-il, alors que leur contribution au thème de l’anciennat n’est pas moindre.
Après avoir posé ces repères bibliques, Thune passe en revue les différents aspects du ministère d’ancien, en mettant résolument le curseur du côté du caractère, sans négliger pour autant l’importance des compétences et du travail sérieux. Comme il l’indique lui-même en introduction, son livre « vise la formation spirituelle » (p. 18). De fait, l’ouvrage est bienfaisant pour l’âme : j’ai apprécié la façon dont l’auteur « ramène » régulièrement l’ancien à sa relation avec Dieu, en accordant une attention prioritaire à la piété avant même « l’exercice de la fonction ». On ressort de la lecture de cet ouvrage imprégné de l’idée que le ministère d’ancien est un service humble et exigeant, mais qui peut être rempli de la joie et de la paix qui viennent d’une pleine appropriation de l’Evangile.
Au chapitre 4, Thune introduit avec pertinence un « triangle du leadership » constitué, selon lui, par le caractère, la compétence et l’adéquation. La notion d’adéquation désigne la bonne correspondance entre la situation et les dispositions d’un ancien et l’Eglise locale spécifique dans laquelle il exerce ce ministère. Thune n’est, à mon sens, pas entièrement convaincant dans sa tentative d’étayer bibliquement cette notion (p.73) ; un simple appel à la sagesse et au bon sens aurait probablement suffi.
Je soulignerai encore deux éléments très appréciables : d’une part le chapitre 9 sur l’ « anciennat missionnel », qui sensibilise le lecteur aux enjeux du ministère d’ancien pour nos contemporains extérieurs à la foi ; d’autre part les exercices qui suivent chaque chapitre et rendent l’ouvrage particulièrement approprié pour une étude en binôme ou en groupe.
On peut regretter au fil de l’ouvrage quelques exemples de ces « erreurs d’exégèse » que mettent en évidence des spécialistes comme Donald Carson[2] ou Sylvain Romerowski[3]. Thune se laisse notamment aller à deux ou trois reprises à l’idée faussée selon laquelle l’étymologie d’un mot serait éclairante pour en analyser le sens. Ainsi peut-on lire à la page 57 : « Le mot caractère vient d’un terme grec et latin relatif aux marques laissées par un outil de gravure (…) ce mot décrit la façon dont vous avez été gravé, estampillé et formé. » On trouve un exemple plus courant de ce raisonnement fallacieux p. 146, lorsque Thune cherche à tirer un enseignement de l’étymologie du mot ekklèsia, « appelé hors de ». (Le même raisonnement nous conduirait à dire que quelqu’un de « sympathique » est quelqu’un qui « souffre avec nous » !) Je crois déceler enfin une petite erreur de traduction à la p. 145. Au vu du contexte, il semble à peu près certain que l’original utilise le mot Christendom qui se traduit par « Chrétienté » plutôt que « Christianisme ».
Malgré ces petits bémols sur des points accessoires du livre, je n’hésite pas à conseiller ce petit ouvrage qui communique une réflexion « rafraichissante », humble et pleine d’espérance du ministère d’ancien.
Ray ORTLUND et Sam ALLBERRY consacrent le premier épisode de leur excellent podcast (en anglais), « You’re Not Crazy: Gospel Sanity for Young Pastors », à ce besoin de développer une « culture de l’Evangile ». ↩︎
Donald CARSON, Erreurs d’exégèse, tr. de l’anglais (Exegetical Fallacies, 1996), Trois-Rivières, Impact/Publications chrétiennes, 2012, 170 p. ↩︎
Sylvain ROMEROWSKI, Les sciences du langage et l’étude de la Bible, Charols, Excelsis, 2011, 620 p. ↩︎