
Rob BELL, Trampoline, Ressorts pour une foi réfléchie et créative, Traduit de l’anglais (Velvet Elvis, 2005) par James MANTILLE, Marne la Vallée, Farel, 2007, 163 p.
Trampoline est à certains égards un ouvrage stimulant qui pourrait, pour les plus théologiquement affûtés parmi nous, conduire à un rectificatif sain et utile dans certains domaines de la réflexion et de la pratique chrétiennes. Mais, puisque le rectificatif proposé par Rob Bell est exagéré au point de sortir du droit fil de la révélation biblique, cet ouvrage risque d’être nocif et est donc à déconseiller.
La quatrième de couverture déclare que Bell est «passionné par l’évangile et par sa contextualisation dans un monde en perpétuel changement ». Au premier abord, il faudrait donc reconnaître que l’éditeur nous a rendus service en faisant traduire ce livre : nous avons besoin de nous passionner pour l’Évangile tout en effectuant une bonne analyse de notre culture afin de savoir comment atteindre le maximum de personnes (cf. 1 Co 9.19- 23). Pour ce faire, il nous faut à la fois de bons théologiens – qui restent fermement attachés au dépôt apostolique – et de bons sociologues. Il est incontestable que « les temps changent », que « le monde autour de nous se modifie » (p. 6), et il faut savoir passer ses croyances et ses pratiques, sans doute plus influencées par notre héritage et notre culture que nous n’osons l’admettre, au crible de l’Écriture ; et cela implique, peut-être, redécouvrir des éléments qui sont tombés dans l’oubli (p. 7). L’ironie est cependant double. Non seulement Bell ne nous aide guère à comprendre la culture contemporaine, mais encore la réforme qu’il propose, et qui se veut à l’instar de Luther , conduit au bout du compte à contaminer l’Évangile, si cher à Luther, par le relativisme dont la culture est actuellement imprégnée.
Ce n’est pas que Bell nie directement l’Évangile. Sa démarche est de réagir à des éléments de son expérience des milieux évangéliques qui sont en porte à faux par rapport à certains accents de la révélation biblique et de faire basculer le pendule trop loin dans l’autre sens. Par exemple, il a raison de juger qu’il est possible de croire en la mort du Christ sans croire que Dieu a créé le monde en six jours de 24 heures (p. 19). Certaines doctrines se situent en effet au premier rang et peuvent garder leur cohérence sans que certaines autres soient tranchées aussi clairement. Il a cependant tort d’en déduire que les dogmes chrétiens «ne sont utiles que lorsqu’ils servent la grande cause: trouver une manière de vivre avec Dieu» et qu’on n’a pas besoin de « défendre la foi authentique » (p. 18- 21). Ou encore, il reconnaît à juste titre que le terme «Trinité» ne figure nulle part dans la Bible, mais il donne à penser que le peuple de Dieu peut se passer du concept de la tri-unité divine, voire qu’il revêt une certaine flexibilité (p. 16).
Autre exemple : il a bien compris que la Bible se termine par la perspective de la présence de Dieu sur terre (p. 147), et cela en contraste avec l’idée que les croyants seront emmenés ailleurs à la fin des temps. Pourtant, il en déduit que « ce monde est notre maison» (p. 147), que «pour Jésus, la question n’était pas de savoir comment accéder au ciel, mais comment introduire le ciel ici-bas » (p. 126). Il va même jusqu’à prétendre que Jésus considérait l’enfer comme une réalité présente (p. 126), comme si un chapitre tel que Matthieu 13 ne se trouvait pas dans sa Bible. Dernier exemple : Bell déclare fort justement que les croyants devraient faire preuve de service et de compassion « sans rien attendre en retour » (p. 142) ; mais il préconise du même trait qu’ils devraient abandonner leur « désir de convertir les gens » : « l’Église doit cesser de considérer les gens avant tout comme étant du dedans ou du dehors, sauvés ou pas, croyants ou non croyants » (p. 142-143).
On constate ainsi que ce genre de réductionnisme va de pair avec un universalisme naissant qui n’est nulle part énoncé en toutes lettres mais qui sert de courant sous-jacent tout au long du livre. L’évangélisation est présentée comme une activité offensante, comme étant en porte à faux par rapport au commandement d’aimer son prochain, car, explique-t-il, « nous sommes tous créés à l’image de Dieu » (p. 143). Mais encore une fois on doit répondre en insistant sur le fait qu’il finit par pervertir la révélation des Écritures: dans la perspective biblique, c’est parce qu’on aime les gens, et qu’on reconnaît leur valeur en tant qu’êtres créés à l’image de Dieu, qu’on est poussé à leur annoncer l’Évangile qui peut les sauver de la colère à venir (p. ex., 1 Th 1.5-10 ; cf. 2 Co 5.14).
Le chapitre 3 met particulièrement en évidence les dégâts qu’entraîne la tendance chez Bell de mettre l’accent sur certaines réalités bibliques à l’exclusion de certaines autres. Là il se montre apparemment incapable de distinguer entre la révélation générale (inhérente à la nature) et la révélation spéciale (dans la Bible), entre la connaissance du monde et la connaissance de Dieu, entre l’omniprésence de Dieu et son immanence, entre une quelconque expérience émotionnelle et une expérience personnelle de Dieu, entre la grâce commune et la grâce salvatrice. Il suffit de citer un bref passage pour illustrer la confusion dont il fait preuve (p. 75) :
Avez-vous déjà entendu des missionnaires dire qu’ils allaient « apporter Jésus » à un endroit ? Ils entendaient par là, je pense, qu’ils connaissent Jésus et qu’ils allaient le prêcher en Chine, en Inde ou à Chicago, où les gens ne le connaissent pas.
Je leur demanderais si les habitants de ces endroits mangent, rient, apprécient ce qu’ils ont et forment en général des communautés ? Parce que si c’est le cas, alors d’une manière peut-être difficile à expliquer, Jésus est déjà présent parmi eux.
Le but n’est pas tant d’apporter Jésus à ceux qui ne le connaissent pas que de faire découvrir le Dieu créateur, source de vie, déjà présent parmi eux.
A la lumière de ce discours, nous ne devrions pas nous étonner que Bell semble regimber contre la nature exclusive du christianisme face aux autres religions (p. ex., p. 15).
Les citations bibliques, ainsi que les allusions à l’Écriture, ne manquent pas dans ce livre. Mais l’auteur ne respecte souvent pas le contexte littéraire des citations ou des allusions en question. Par exemple, lorsqu’il cite la déclaration de Paul en 2 Corinthiens 11.23 (« je déraisonne ») comme illustration du caractère prétendu mystérieux de la parole de Dieu, il est difficile, au regard de son questionnement (p. 33), de croire qu’il a examiné ce texte dans son contexte. Par ailleurs, il est suffisamment honnête pour se demander si les passages de la Bible qui heurtent ses sensibilités ne sont véritablement pas à accepter tels quels (p. 33). Est-ce là l’explication de son apparent refus de faire face aux nombreux textes qui évoquent le jugement à venir et le sort terrible qui attend celles et ceux qui refusent de se prosterner devant le Christ ? Il est hautement ironique à cet égard qu’il puisse citer Paul en Romains 2.11 (« Dieu ne fait pas de partialité ») tout en croyant qu’il cite Jacques (p. 143). En effet, le contexte de Romains 2, c’est la justice du futur jugement de Dieu, alors que Bell cite ce verset dans le but de prouver qu’on ne devrait pas penser que certains sont sauvés et d’autres non.
Trampoline renferme quelques éléments tout à fait scripturaires, tant au plan doctrinal (p. ex., la rédemption de la création, p. 136) qu’au plan éthique (p. ex., l’importance du service, p. 141). J’ai trouvé les luttes personnelles de Bell et son plaidoyer pour l’honnêteté et l’authenticité émouvants (p. 98-99, 149-150). Le bilan est néanmoins clair : c’est un livre qui induit en erreur en ce qui concerne le cœur le l’Évangile, c’est donc un livre à éviter.
Cette recension a paru dans Les Echos de la Vérité 16/3, 2007, p. 7. Utilisée avec permission.
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