
David BRAZZEAL, Savourer la prière, Une approche de gourmet, tr. de l’anglais (Pray Like a Gourmet, 2015) par Jonathan HANLEY, Valence, LLB, 2021, 191 p.
Ce livre comporte certaines idées intéressantes permettant de varier utilement nos habitudes en matière de prière, mais il doit malheureusement être déconseillé du fait des prises de position théologiquement nocives qu’il promeut.
Bien écrit et habilement conçu, le livre fait le rapprochement entre la prière et la thématique du repas. Parmi les bonnes idées qu’on peut en tirer, on peut citer la démarche d’intercéder lorsqu’on a du mal à dormir, l’emploi de photos des personnes pour lesquelles on prie, l’utilisation d’objets en tant que déclencheurs de prière et le développement d’habitudes de prière en rapport avec deséléments de sa routine. Nous avons également apprécié l’accent mis sur la louange, le remerciement et la confession ainsi que le souci de « [s]’aligner sur les priorités de la mission divine dans le monde » (sous-titre du ch. 16).
Mais je ne saurais recommander ce livre. Certes, sur le papier, sa raison d’être est louable : élargir notre horizon quant à la gamme des formes et méthodes de la prière (p. 111-112). Mais, comme le résume la quatrième de couverture, l’inspiration pour ces formes et méthodes provient d’une « fusion du spirituel et du créatif ». On pourrait penser que cette fusion est compatible avec la révélation biblique, mais ce livre sort souvent du cadre de l’orthodoxie chrétienne.
David Brazzeal explique que lorsqu’à un moment donné dans les années 1980, il se sentait vide intérieurement, il est tombé sur un livre rédigé par Madame Guyon, la célèbre mystique catholique du 17 e siècle. Il s’est laissé influencer avec enthousiasme par les propos de cette dernière dont notamment l’idée que « le Seigneur se trouve uniquement dans votre esprit, au tréfonds de votre être… » (p. 24) Ainsi, « Dieu nous parle en suscitant des idées dans notre esprit… » (p. 31)… d’où le fait que Brazzeal peut nous exhorter : [l]laissez libre cours à votre imagination » (p. 62) Bien que la Bible constitue une source de référence pour lui, Savourer la prière correspond à une réhabilitation du mysticisme de Madame Guyon et d’autres auteurs de cette tendance (dont Maître Eckhart et Richard Foster). Il encourage, en effet, l’emploi de l’imagination et de la créativité comme moyens de se rapprocher de Dieu et d’écouter sa voix. Il en résulte que les sources d’autorité qu’il prône sont variées : la nature, les mouvements des gens dans un parc, la spiritualité celtique, des sculptures de l’Antiquité grecque, le silence, les profondeurs de son âme, une technique de respiration… C’est pourtant la Bible – parole de Dieu – qui fait autorité, et non le subjectivisme de notre imagination qui, elle, est encore affectée par le péché : les Ecritures sont entièrement suffisantes pour le salut et la sanctification.
Bien que Brazzeal ne souhaite pas se déraciner entièrement de son passé évangélique et biblique, on constate qu’il s’intéresse autant à la « spiritualité » qu’au christianisme des Ecritures. Dans cette perspective, il peut faire appel aux pratiques alimentaires d’autres religions (p. 36), à telle bénédiction irlandaise traditionnelle (p. 92), à la gestuelle des Juifs devant le Mur des lamentations (p. 120) et (très régulièrement) à la notion d’« espace sacré ». Le but semble être plus d’« être touché » (p. ex., p. 114), de « sonder les profondeurs de [son] âme » (p. 117) que de glorifier Dieu conformément à sa parole.
Nous ne sommes malheureusement même pas d’accord avec l’auteur sur la question de ce que constitue la prière. Pour lui, « l’observation » serait l’une des différentes formes de prière (ch. 10), et il peut parler aussi de « prières dessinées » (p. 177-178) ou de maillons d’une guirlande qui représenteraient des expressions de reconnaissance. Par ailleurs, passer au « dialogue » en prière en serait le summum (cf. p. 113-114), alors que la supplication serait la forme la plus primitive (p. 130).
Par rapport à celle-ci, il peut dénigrer la démarche de prier en vue de trouver un stationnement (p. 135) ! La forme de « contemplation » qu’il préconise oppose âme et pensée et entraîne l’évacuation de cette dernière. « Apprenez à écouter les indices subtils de votre âme plutôt que l’assaut mental qui provient de votre cerveau. » (p. 126) Il est question de nous « …[arrêter] de parler à Dieu pour vraiment l’écouter en silence. Dans sa présence, nous cessons de demander, de faire ou même de penser… » (p. 126) L’auteur nous exhorte à « [nous] dessaisir intentionnellement de chaque idée qui [nous] vient à l’esprit », à « …maintenir à distance [notre] intellect afin de reposer et de soigner [notre] âme » (p. 127). Il essaye de justifier bibliquement cette pratique en faisant appel (1) à l’injonction de Jésus selon laquelle il faut « mourir à soi-même » (y compris à ses pensées [!]) et (2) au « renoncement ou dépouillement intentionnel du Christ » (cf. Ph 2 ; p. 125)… Il suffit de replacer ces textes dans leur contexte ; jamais les Ecritures ne ratifient le rejet de la réflexion intelligente.
Une dernière raison de ne pas lire le livre concerne l’attitude envers Dieu qui frise parfois leblasphème (p. 99, 109). L’auteur n’est pas persuadé que Dieu orchestre toutes choses (p. 106 ; cf. p.133, p. 136), et il approuve la démarche de solliciter une humoriste athée pour assurer la présidence d’une rencontre d’Eglise (p. 141-142).
Cela ne nous procure aucun plaisir de critiquer cet ouvrage, mais une mise en garde est nécessaire. Si vous connaissez quelqu’un qui a déjà lu le livre et qui a besoin d’aide pour retrouver ses points de repère bibliques, nous vous renvoyons aux mini-méditations du mercredi #120, #121 et #351. Pour répondre spécifiquement au clivage que l’auteur opère entre âme et pensée, nous recommandons un article de Henri Blocher[1]. Par ailleurs, nous pouvons remercier Dieu de ce qu’un grand nombre de bons livres et articles sont disponibles dans le domaine de la prière. Le livre de Chester[2] ainsi que celui de Paul E. Miller[3] sont particulièrement recommandés comme point de départ ou lectures de base ; Calvin[4] , Bunyan[5] et Carson[6] sont un peu plus poussés mais tout aussi recommandés.
« L’être humain : de l’âme et de l’esprit », Ichthus 139, 1986, p. 3-11, reproduit dans Henri BLOCHER, Les grandes questions de la théologie, Textes choisis, vol. 1, Charols/Vaux-sur-Seine, Excelsis/Edifac, 2021, ch. 4, p.61-79. ↩︎
Prier, c’est pourtant simple, tr. de l’anglais (You Can Pray, 2014) par Marina BANKEL, Romanel-sur-Lausanne, Ourania, 2016, 224 p. ↩︎
Une vie en prière, Se connecter à Dieu malgré les interférences, tr. de l’anglais (A Praying Life, 2009) par Yves KUYO, Longueuil [Québec], Ministères Multilingues International, 2012, 300 p. ↩︎
Institution de la religion chrétienne, Mise en français moderne par Marie de VEDRINES et Paul WELLS, avec la collaboration de Sylvain TRIQUENEAUX, Aix-en-Provence/Charols, Kerygma/Excelsis, 2009, livre III, ch. XX, p.784-852. ↩︎
La prière, Charols, Grâce et Vérité, 2013, 169 p. ↩︎
La prière renouvelée, tr. de l’anglais (A Call to Spiritual Reformation, 1992) par Michèle SCHNEIDER, Cléon d’Andran, Excelsis, 2005, 267 p. ↩︎