Relations toxiques : savoir s’éloigner

Recension
Calendar29 octobre 2022
PersonMalcom Ball
Couverture

Gary THOMAS, Relations toxiques : savoir s’éloigner, tr. de l’anglais (When to Walk Away: Finding Freedom from Toxic People), Romanel-sur-Lausanne, Ourania, 300 p.

Si nous faisions des recherches sur internet avec l’intitulé « relations toxiques », nous trouverions une multitude de réponses, ce qui suggère que ce problème est bien réel. Cependant, si l’on faisait cette recherche en milieu chrétien, ce livre serait peut-être un des rares. Alors, dans ce contexte-là, il est vraiment le bienvenu. G. Thomas a déjà écrit plusieurs best-sellers, dont plusieurs ont été traduits en français, et il est bien connu aux États-Unis pour ses conférences et présentations à la radio et à la télévision. Ce livre présente de nombreux exemples de personnes de tous âges, qui se trouvent dans de tristes situations. Il nous ouvre les yeux sur la toxicité sous toutes ses formes, surtout dans la famille, l’église et sur le lieu de travail. Quel que soit notre âge, nous pouvons tous nous identifier avec une ou plusieurs de ces personnes et situations.

Tout comme Dieu vit dans une relation permanente de trois personnes, il nous a crées pour que nous entretenions des relations les uns avec les autres. Cependant la réalité est qu’à cause de l’entrée du péché dans le monde, toutes les relations humaines sont parfois difficiles. Dans nos sociétés actuelles, avec l’abandon des valeurs chrétiennes, de tels comportements toxiques se manifestent de plus en plus. Peut-être que notre époque ressemble davantage au premier siècle et aux conditions dans lesquelles les premiers chrétiens étaient amenés à rendre leur témoignage. Le thème du livre reflète en effet le commandement clair de Paul dans Romains 16.17 selon lequel nous devons nous éloigner de ceux qui causent des divisions. G. Thomas nous aide donc vraiment à comprendre les difficultés et les défis auxquels beaucoup de nos contemporains doivent faire face. Il nous éclaire sur la distinction entre ce qui est simplement difficile et ce qui est toxique. Une des leçons à apprendre est d’éviter la tentation de devenir nous-mêmes toxiques face à quelqu’un qui l’est déjà. Reconnaître en nous-mêmes la profondeur du mal nous pousse vers cette vigilance nécessaire. Laissons-nous aussi guider par les nombreuses exhortations dans le Nouveau Testament comme Tite 3.9s ou 2 Pierre 1.5s.

Quelles que soient les qualités du livre, plusieurs thèmes soulèvent néanmoins des questions qui méritent davantage de réflexion. Le premier se trouve dans le titre même : c’est toute cette idée de « s’éloigner ». De nombreux passages bibliques sont cités à l’appui de la thèse centrale du livre, à savoir que dans les relations ombrageuses il vaut mieux s’éloigner que rester. Presque tout le chapitre 10 est consacré à Néhémie et à son refus d’accepter les propositions de Sanballat. Ce dernier n’était aucunement un homme de Dieu et il n’y avait aucun engagement ni relation entre eux, voire ils étaient des ennemis. Néhémie avait entièrement raison de lui résister. Cependant, l’utiliser comme un exemple à suivre dans le contexte d’un livre traitant des relations comme dans une famille me semble étrange.

C’est le chapitre 2 qui est fondamental pour l’argument de l’auteur. Il affirme que dans plus de 25 situations Jésus s’est éloigné de quelqu’un ou l’a laissé partir. Certes, toutes n’étaient pas dans un contexte de conflit : les pharisiens, le jeune homme riche, Judas ou encore Hérode figurent sur cette liste. Beaucoup de ces occasions ont eu lieu aux derniers jours du ministère de Jésus et découlent de sa mission. Le fait que certaines de ces personnes ont côtoyé Jésus tout au long de son ministère implique cependant que cet éloignement n’était pas immédiat. Jésus s’est montré très patient avec ses propres disciples, et davantage encore avec les responsables juifs. Pourtant, concernant l’évangélisation des personnes peu commodes, G. Thomas conseille de les laisser jusqu’à ce qu’elles soient conscientes de leur besoin et que Dieu soit à l’œuvre dans leur cœur (p. 104). D’où viendrait une telle conviction, si ce n’est pas par le témoignage de chrétiens fidèles et persistants ?

Etayer son argument en faisant appel à ces exemples, comme le fait G. Thomas, néglige cependant toutes les autres occasions où Jésus a agi directement pour le bien des personnes toxiques, notamment des démoniaques. Quand il les a rencontrées ou quand on les lui a amenées, il a toujours agi pour leur bien physique, mental et spirituel. Suivre l’exemple de Jésus comme lui-même nous exhorte (Jn 13.15) n’est pas forcément facile, mais l’éloignement n’est pas toujours la bonne réaction.

Certes, c’est un domaine difficile. Dans le Sermon sur la montagne (Mt 7.6), Jésus évoque les difficultés que présentent des chiens et des pourceaux, ce qui, dans le contexte, signifie qu’il ne faut pas apporter constamment le message de l’Evangile à ceux qui le méprisent. Jésus encourage le zèle avec prudence dans l’annonce de la bonne nouvelle. Nous devons donc prier que Dieu nous donne de la sagesse et du discernement concernant le temps consacré aux gens avec leurs demandes et besoins. On pourrait donner l’heureux exemple d’un certain Saul de Tarse, un homme vraiment toxique, qui, à la suite de sa rencontre avec Jésus, est devenu un homme transformé. Les Ecritures et l’histoire de l’Eglise rapportent bien d’autres cas similaires.

Dans ce livre, tous les exemples cités sont des comportements extrêmes. Or, je dirais que la plupart d’entre nous avons dans certaines circonstances des réactions plus ou moins toxiques aussi. Il faut que nous sachions les reconnaître de sorte que ces actes ou ces paroles ne deviennent pas une habitude. D’où la nécessité d’un enseignement profond concernant la sanctification et le fruit de l’Esprit en particulier. Un livre qui traite des mêmes problèmes que celui de G. Thomas, mais sous un angle plus pastoral, en analysant l’origine de la toxicité est Nos relations : des bénédictions compliquées de Timothy Lane et Paul Tripp.

Je connais un foyer où depuis des années l’épouse contrôle tout de sorte que sa famille est plus ou moins sous sa domination constante. Cette dame a un désordre de la personnalité confirmé par des médecins. C’est un aspect que j’aurais aimé voir abordé dans le livre, mais G. Thomas admet son incapacité d’évaluer la santé mentale des gens (p. 68) et n’a pas cherché à consulter des experts qui ont une telle compétence. Quand la possibilité d’une telle pathologie existe, s’éloigner de telles personnes ne me semble pas être la réponse de l’amour chrétien.

Dans toutes nos circonstances Dieu est souverain, et parfois il permet que des difficultés arrivent dans notre vie. Comment réagir ? Nous éloigner selon la thèse du livre, ou voir que Dieu se sert de telles situations pour notre sanctification et croissance spirituelles ? Combien de personnages bibliques se sont trouvés dans l’adversité, ce qui les a fait grandir, non pas à cause d’une force intérieure, mais grâce au soutien et à la miséricorde de Dieu. Plusieurs passages bibliques traitent cet aspect, par exemple 1 Pierre 1.6-7 et Romains 5.3 : « Nous nous glorifions même dans les tribulations, sachant que la tribulation produit la persévérance. » Bien qu’il y ait sans doute des situations où nous devons nous retirer, notre première réaction doit être de demander à Dieu qu’elles nous profitent sur le plan spirituel et qu’il nous dirige dans toutes nos réactions.

Alors, en conclusion, ce livre est une bonne introduction à un sujet complexe. Cependant, il est loin d’apporter toutes les réponses et le livre de T. Lane et P. Tripp pourrait apporter un complément pour commencer à transformer les êtres imparfaits que nous sommes et nos relations alambiquées.