Ralentir de toute urgence

Recension
Couverture

John Mark COMER, Ralentir de toute urgence, Comment rester émotionnellement sain et spirituellement vivant dans le chaos du monde moderne, tr. de l’anglais (The Ruthless Elimination of Hurry, 2019) par Jonathan HANLEY, Pontault-Combault, Farel, 2025, 296 p.

À l’heure du burnout, de l’anxiété et des interruptions constantes des notifications, John Mark Comer pose un diagnostic percutant sur l’état de l’âme moderne dans Ralentir de toute urgence. S’appuyant sur le conseil donné par Dallas Willard à un jeune pasteur, à savoir, « Tu dois impérativement éliminer la précipitation et la tyrannie de l’urgent de ta vie » (p. 29), l’auteur élabore un véritable manifeste pratique. Son objectif est clair : arracher la vie spirituelle aux griffes du chaos contemporain.

La thèse centrale de l’ouvrage est que la précipitation est le grand ennemi de la vie spirituelle. Selon Comer, l’amour, la joie et la paix sont fondamentalement incompatibles avec une existence précipitée. Il avance que la voie de Jésus ne se résume pas à un ensemble de dogmes théologiques, mais constitue un style de vie et un rythme permettant de survivre au monde moderne tout en préservant son âme. Il ambitionne ainsi de guider le lecteur atteint par l’épidémie de la précipitation vers un état de repos durable, en utilisant les pratiques anciennes de Jésus comme leviers de transformation.

L’ouvrage suit une progression logique, allant du diagnostic sociétal au remède pratique. La première partie se lit comme une exégèse culturelle. Comer retrace l’histoire de l’horloge, de l’ampoule et de l’iPhone pour expliquer l’origine de notre « famine temporelle » actuelle. Il présente ensuite la solution théologique à travers l’image du « joug » de Jésus, qu’il décrit comme un fardeau aisé, bien plus léger que le poids écrasant des demandes du monde moderne. Enfin, le cœur du livre détaille quatre disciplines spirituelles pour ralentir : le silence et la solitude (se déconnecter pour mieux se relier à Dieu), le sabbat (un jour d’arrêt et d’adoration), la simplicité (le minimalisme contre la distraction) et le ralentissement (des décisions intentionnelles afin de développer la patience).

La grande force du livre est l’analyse du problème. Comer montre clairement que la précipitation nuit à la spiritualité et détériore nos relations avec Jésus et autrui. Sa critique de la culture est à la fois percutante et pertinente. Notre société vit en effet dans la précipitation, ce qui rend son invitation à ralentir d’autant plus essentielle. Comer a également le mérite de rappeler une vérité essentielle : la vie chrétienne ne consiste pas seulement à adhérer à de bonnes doctrines, mais exige de suivre concrètement Jésus, en adoptant son rythme de vie au quotidien.

Comer offre des conseils pratiques, mais son livre manque de clarté théologique et occulte la spécificité de l’Évangile. Selon Comer, le salut apporté par Jésus consiste à « guérir les gens, les sauver, au plus profond de leur âme. Comment ? Par le biais d’un apprentissage auprès de lui » (p. 96). Ce concept du salut risque de substituer la doctrine biblique de la justification par la foi à une approche axée sur le changement de comportement. En mettant l’accent sur l’imitation du mode de vie de Jésus au lieu de son rôle rédempteur à la croix, ce livre présente souvent Jésus comme un modèle à imiter plutôt qu’un Sauveur. De cette façon, il s’apparente davantage à un ouvrage de développement personnel qu’à une approche traditionnelle de la spiritualité chrétienne fondée sur l’Évangile. De plus, l’approche de la prière proposée par Comer, notamment son attente d’une « parole de Dieu » susceptible de changer le destin (p. 157), illustre un mysticisme subjectif.

Ceux qui sont déjà familiers avec les ouvrages de Dallas Willard ou Éloge de la Discipline de Richard Foster retrouveront dans ce livre de Comer des idées similaires, mais présentées avec des applications adaptées aux années 2020. Je le recommande donc, mais à condition qu’il soit lu avec discernement par des chrétiens ancrés dans une église évangélique où l’Évangile du salut par grâce est prêché. Cette base doctrinale solide est nécessaire pour contrebalancer les faiblesses sotériologiques de l’ouvrage et éviter de tomber dans un christianisme de « développement personnel ». Néanmoins, même si certains aspects théologiques sont problématiques, Comer réussit sa mission principale : il nous inspire à ralentir. Je rejoins totalement sa thèse centrale : ce ralentissement est essentiel pour cultiver des relations profondes, tant avec Dieu qu’avec ceux qui nous entourent.