
Tish HARRISON WARREN, Prier au sein des ténèbres, tr. de l’anglais (Pour ceux qui travaillent, veillent ou pleurent dans la nuit, 2021), Charols, Excelsis, 2022, 224 p.
En 2017, l’auteure, qui est pasteure dans l’église anglicane, traverse des moments douloureux avec la mort de son père et deux fausses couches. Elle explique avec beaucoup de sincérité les mois de dépression qu’elle va connaître. Elle se demande si elle peut encore croire que Dieu est bon et plein d’amour alors qu’elle est confrontée à la souffrance et à la mort. Ébranlée dans sa confiance en Dieu, ne sachant plus prier, elle se met alors à réciter quotidiennement la prière des complies, une prière du soir figurant dans le livre de prière de l’église anglicane. Elle pense que ces prières ont pu mettre des mots sur son angoisse et l’ont empêchée de sombrer.
Ce livre consiste donc en une méditation de la prière des complies en passant en revue les divers aspects de la fragilité humaine. On y trouve des réflexions intéressantes sur plusieurs thèmes en relation avec la souffrance : la fausse vision de l’évangile de la prospérité ; la tendance culturelle à étouffer la douleur par les divertissements ; l’importance de l’expression du chagrin ; ou encore l’accompagnement par les églises des personnes affligées sur le long terme.
Mais à côté de cela, le livre présente des faiblesses relativement importantes. D’abord, l’auteure accorde à la tradition une autorité qui ne revient qu’à l’Écriture. C’est ainsi qu’elle place cette prière des complies (et les autres prières héritées de l’Église) sur le même plan que les psaumes (p. 28 et 142). Elle déclare que nous avons besoin des pratiques de l’église pour enraciner notre foi, ce qui laisse entendre que l’Écriture ne serait pas suffisante à cet égard.
On ne peut pas non plus être d’accord sur les conseils qu’elle donne pour faire face à la souffrance en préconisant un « ascétisme chrétien ». La pratique du silence, du jeûne, de la chasteté, du célibat, de la solitude ou de tout autre forme de renoncement nous aiderait à nous y préparer à l’avance par « un entraînement à l’inconfort ». Elles nous apprendraient à nous libérer des consolations de la créature. Il s’agit là de principes humains étrangers à l’Écriture et qui ont conduit à bien des dérives.
Ensuite, sur la question de savoir comment Dieu peut être bon et tout puissant alors que nous souffrons, l’auteure arrive rapidement à la conclusion que c’est un mystère complet, un paradoxe qu’il faudra supporter jusqu’à la fin en croyant que, malgré tout, Dieu nous aime.
Elle estime en effet que le christianisme n’a pas de réponse satisfaisante à apporter au problème de la souffrance ou du malheur sinon que dans la personne de son Fils, Dieu a endossé notre vulnérabilité (« Regarder Jésus, c’est savoir que notre créateur lui-même a connu la souffrance et l’épreuve, et qu’il sait d’expérience ce qu’est la douleur », p.42). S’il faut admettre un mystère total quant à l’origine du mal dans le monde avant la chute d’Adam et Eve (le « mystère opaque » selon la formule d’ H. Blocher), la Bible établit cependant un lien direct entre le péché d’Adam et la mort qui a atteint l’humanité. L’auteure occulte complètement ce point. Seule la vulnérabilité de l’homme est soulignée, jamais sa culpabilité. Le péché est considéré comme un énorme gâchis, mais pas comme une révolte contre Dieu ; de même, le mal et la souffrance sont vus comme une anormalité, inexplicable et absurde, mais pas comme la conséquence de cette rébellion.
L’auteure n’affirme donc pas ce qui constitue le cœur de l’Evangile : les souffrances et la mort de Jésus sur la croix ne sont pas seulement une identification à notre fragilité mais le moyen par lequel Dieu a réglé la question du péché. Dès lors, La preuve suprême et éclatante de l’amour de Dieu pour nous, c’est que « lorsque nous étions encore pécheurs Christ est mort pour nous » (Rm 5,8). Cette vérité fondamentale n’apparaît pas clairement dans le livre ; on y trouve seulement deux brèves allusions pas très explicites : « Christ nous a rendus justes par sa souffrance et sa mort » (p. 155, citant l’auteur Marwa Dawn) et « Il a donné sa vie pour nous » (p.191). Mais ailleurs, l’auteure définit la bonne nouvelle comme le fait que « Jésus a commencé une œuvre dans ce monde et qu’il renouvellera bientôt toutes choses » (p. 139) ou « Le Christ est venu dans ce monde pour apprendre aux hommes à mourir, pour qu’ils acceptent leur mortalité et qu’en y consentant, ils vivent par elle » (p 137, citant l’auteur Jaroslav Pelikan).
Enfin, même si le croyant n’a pas toutes les réponses à ses « pourquoi », le livre n’évoque pas les précieuses consolations qu’il peut puiser dans la Parole lorsqu’il affronte la détresse. Elle lui révèle la manière dont Dieu, dans sa souveraineté, utilise la souffrance pour le bien de ses enfants, comme par exemple un moyen de purifier sa foi ou une discipline pour la croissance dans la sainteté[1].
En conclusion, cet ouvrage, qui est présenté comme ayant été élu meilleur livre du christianisme anglican de l’année 2021 aux Etats-Unis, ne repose pas sur un fondement biblique solide. Concernant ce sujet important du mal et de la souffrance, il y aurait de meilleurs ouvrages à recommander dont Jusques à quand ? de Donald Carson[2].
Voir à ce propos le livre de John S. FEINBERG, Quand il n’existe pas de réponses simples, Un regard différent sur Dieu, la souffrance et le mal, tr. de l’anglais (When There Are no Easy Answers), Trois-Rivières [Québec], Publications chrétiennes, 2019, p. 167. ↩︎
Donald A. CARSON, Jusques à quand ?, Réflexions sur le mal et la souffrance (Collection Sel et Lumière), tr. de l’anglais (How Long, O Lord ?, 1990) par Michèle SCHNEIDER, Cléon d’Andran, Excelsis, 2005, 320 p. ↩︎