Pour une éthique sociale évangélique

Recension
Calendar3 janvier 2026
PersonJoël Favre
Couverture

Commission d’éthique protestante évangélique, dir., Pour une éthique sociale évangélique (Terre Nouvelle), Charols, Excelsis, 2024, 182 p.

L’Église doit-elle prendre part au débat politique, et si oui, comment ? Quelle est la responsabilité sociale du croyant et quelles formes peut prendre son engagement dans l’espace public ? Un chrétien peut-il adhérer à un parti politique ? Existe-t-il un modèle de gouvernement véritablement « chrétien » ? Le capitalisme est-il moral ? Autant de questions essentielles soulevées par cet ouvrage collectif, publié sous l’égide de la Commission d’éthique protestante évangélique (CEPE).

L’objectif de ce livre est modeste : participer à combler le vide relatif de la pensée sociale évangélique. Alors que l’Église catholique romaine a, depuis plus d’un siècle, élaboré une vaste doctrine sociale, les évangéliques ont encore beaucoup à accomplir pour réfléchir à la place du chrétien dans la société et face aux enjeux sociaux contemporains, tels que le pluralisme, la justice sociale, le capitalisme et l’écologie. Comme le souligne la préface, « ce livre se veut simplement une pierre de construction à l’édifice » (p. 7). Il ne s’agit donc pas d’un traité exhaustif d’éthique sociale, mais bien d’une contribution stimulante destinée à enrichir notre réflexion et, pourquoi pas, à nourrir notre action dans ce domaine.

Comme dans tout ouvrage collectif, la qualité varie d’un chapitre à l’autre, de même que la complexité. Certaines sections, telles que l’introduction (qui propose plusieurs « principes directeurs ») et les chapitres 1 et 2 (sur les modes d’action et d’expression de l’éthique sociale chrétienne), sont accessibles et s’adressent à un large public. En revanche, le chapitre 7 de Yannick Imbert sur le pluralisme, par exemple, cible un lectorat déjà familiarisé avec les théories du pluralisme et n’intéresseront peut-être pas « le chrétien lambda ».

L’un des grands atouts de cet ouvrage réside dans la distinction essentielle entre l’« éthique » et le « technique » dans le domaine politique, distinction qui traverse l’ensemble du livre (voir, p. ex., pp. 19-21, 77-78, 172). Pour faire simple, l’« éthique » désigne les vérités bibliques, ou les valeurs chrétiennes, qui sous-tendent et doivent guider notre action : la dignité humaine, la recherche de l’équité, le respect de l’autorité, la promotion de la paix, etc. Ces principes, solidement ancrés dans la révélation biblique, peuvent inspirer une éthique sociale chrétienne. Mais ils doivent ensuite s’incarner dans des formes particulières qui varient selon les époques et les lieux. C’est ce que l’on entend généralement par l’aspect « technique » du politique. L’idée maîtresse est la suivante : il est légitime pour l’Eglise de proclamer les principes éthiques clairement issus de la révélation biblique, mais elle ne devrait pas prendre position sur des questions plus techniques, sur lesquelles les chrétiens peuvent légitimement avoir des opinions différentes. Autrement dit, l’enseignement éthique de l’Eglise ne devrait pas se limiter aux questions privées et personnelles, mais elle devrait exprimer publiquement ses convictions, tout en faisant preuve de réserve sur les questions techniques, car elle représente des individus aux convictions diverses, unis par une foi commune.

Reste une interrogation : le bien-fondé de l’usage récurrent de la notion de « bien commun », concept central de la doctrine sociale catholique. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si cette thématique est approfondie dans le chapitre 9 par Luc Forestier, prêtre catholique. Un choix pour le moins surprenant dans un ouvrage visant explicitement à « contribuer à l’élaboration d’une éthique sociale évangélique francophone » (p. 7). Ne pourrait-on pas privilégier un terme plus directement dérivé du langage biblique, comme « équité », par exemple, et faire appel à un auteur d’obédience évangélique pour un tel projet ?

En résumé, ce livre s’adresse avant tout aux chrétiens déjà engagés dans l’espace public et qui seraient en quête de repères éthiques pour guider leur action. Il requiert, dans l’ensemble, d’être lu avec une connaissance préalable des enjeux éthiques et sociaux actuels, ainsi qu’avec une bonne dose de discernement, car ses contributeurs proviennent d’horizons ecclésiaux très divers (mennonite, néo-calviniste, pentecôtiste, et même catholique !). Néanmoins, il offre des contributions pertinentes à la réflexion éthique évangélique et répond ainsi à un véritable besoin.