
Henri BLOCHER, Les grandes questions de la théologie, Textes choisis, vol. 1, Charols/Vaux-sur-Seine, Excelsis/Edifac, 2021, 142 p.
Lorsqu’on lit des écrits préparés par Henri Blocher, on est conscient d’être en présence des propos d’un géant de la théologie systématique, professeur et écrivain hors pair dans le monde anglophone comme dans le milieu francophone. Ce livre rassemble « dans un format accessible » (p. 7) sept textes remontant à diverses périodes (de 1973 à 2018) dont un article traduit depuis l’anglais et rendu fraîchement disponible dans la langue de Molière. Il s’agit d’un ouvrage extrêmement précieux, surtout pour les croyants n’ayant pas un accès facile aux revues et aux livres dans lesquels les textes ont précédemment paru. Pour ma part, ma reconnaissance aux éditeurs est d’autant plus grande que, malgré le fait d’enseigner la doctrine depuis de nombreuses années, je n’avais pas pris connaissance de l’existence de plusieurs de ces articles[1].
Ch. 1 : « Trinité : vers l’intelligence du mystère » (1978)
Ce texte bien utile pose d’abord les jalons essentiels pour la doctrine de la Trinité, évoquant brièvement les hérésies du trithéisme et du modalisme, aborde ensuite la question de l’emploi d’analogies dans l’explication du mystère de la tri-unité, et propose enfin des remarques à titre d’évaluation de la théologie trinitaire de Hegel, de Barth, d’Augustin et d’autres penseurs. Il vaut la peine de lire ce chapitre jusqu’au bout et d’apprécier le fait qu’« un monothéisme anti-trinitaire est voué à osciller entre ses deux destins : le polythéisme et le panthéisme » (p. 27).
Ch. 2 : « Origines : la semaine de création (Genèse 1), interprétation littéraire » (2018)
Après avoir mentionné, par rapport à la création du monde, (1) « l’interprétation littéraliste », (2) « la théorie restitutionniste » (qui pourvoit à une longue période couverte par Gn 1,1) et (3) « la théorie de tendance concordiste » (« qui voit dans les jours des âges ou des ères géologiques », p. 31), l’auteur présente sa propre interprétation littéraire. Dans l’esprit de Proverbes 18,17, mais sans vouloir polémiquer à ce sujet, nous renvoyons le lecteur à la réponse de Peter Williams, « L’absence de souffrance avant Adam[2]. »
Ch. 3 : « Souveraineté de Dieu et décision humaine » (1977)
Cet article est une perle et peut être lu à titre de complément du livre de James Packer, L’évangélisation et la souveraineté de Dieu. En résumé : « L’affirmation sans réserve de la souveraineté de Dieu dans la conversion de l’homme, loin d’exclure, implique et fonde l’appel à la décision, en lui permettant de garder son caractère biblique » (p. 42[3]). Idéalement, pour une utilité accrue en 2022, la première partie serait mise à jour pour parler moins de Barth et de Brunner et plus de théologiens contemporains influents.
Ch. 4 : « L’être humain : de l’âme et de l’esprit » (1986)
Nous recommandons cet article depuis une quinzaine d’années en première année de doctrine. Pour les personnes estimant que l’être humain est constitué de corps, d’âme, et d’esprit (par opposition à une dichotomie de corps et d’âme/esprit), il serait dommage de passer à côté de cet écrit qui fait le tour des textes bibliques, expliquant admirablement les passages qui pourraient sembler aller dans un sens trichotomiste (1 Th 5,23 ; Hé 4,12) et apportant les nuances appropriées.
Ch. 5 : « Les femmes, le ministère et l’Evangile : pistes pour un nouveau paradigme » (2007 en anglais, 2021 en français)
Il est bien connu que le point de vue de M. Blocher sur le ministère des femmes dans l’Eglise est sui generis. Il est difficile d’évaluer sa position à partir de cet article, car la démonstration manque pour ce qui est d’un argument-clé, à savoir que « la forme de base [du ministère prophétique des Eglises néotestamentaires] était tout à fait semblable aux homélies postérieures » (p. 94) : il renvoie son lectorat aux écrits de « nombreux experts » cités dans une note de bas de page. La façon dont Galates 3,28 est évoquée est surprenante au regard du contexte de ce verset, et les textes bibliques se tarissent dans l’argumentation, face à 1 Timothée 2, en faveur d’un ministère d’anciennat féminin « extraordinaire ».
Ch. 6 : « Le mystère opaque du mal » (2000)
Les croyant(e)s n’ayant pas encore lu Le mal et la croix de M. Blocher peuvent profiter de ce chapitre fort appréciable. Dans nos convictions personnelles et notre enseignement de la doctrine à l’Institut, nous sommes conscients de notre grande dette envers l’auteur dans ce domaine : restons attachés aux réalités du caractère mauvais du mal, de la toute-souveraineté de Dieu et de la parfaite bonté divine. Autrement dit, « le surgissement du mal doit rester pour nous le mystère ‟opaque”, l’énigme insoluble, l’écharde dans la chair de la raison (sanctifiée) » (p. 117).
Ch. 7 : « La doctrine du châtiment éternel » (1973)
Voici encore un article qui est extrêmement utile (près de 50 ans après sa parution initiale !)[4] On craint que les premiers mots (« On n’ose plus parler du châtiment éternel ») continuent à être vrais dans trop de milieux évangéliques. M. Blocher construit sur le fondement solide de l’Ecriture pour insister sur la réalité des peines éternelles, malgré toute la pression allant en sens inverse. « Ce n’est pas à nous de donner à Dieu des leçons de miséricorde » (p. 134).
Terminons par une bonne nouvelle : un deuxième volume est prévu !
A-t-on le droit de s’interroger sur le choix du titre pour ce volume ? En effet, toutes les questions traitées dans ce livre ne se situent pas au même rang de la hiérarchie des doctrines. A coup sûr, la Trinité (cf. ch. 1) est une doctrine cardinale, mais si, contrairement au professeur Blocher dans le chapitre 2, on adhère à la thèse de la création en six jours de 24 heures, aurait-on commis un impair majeur concernant l’une des « grandes questions de la théologie » ? Il n’est certainement pas le but des éditeurs ni de M. Blocher de taxer d’« hérétique » des lecteurs/lectrices ayant un autre point de vue sur une telle question secondaire ou tertiaire. ↩︎
La revue réformée 276, 2015, https://larevuereformee.net/articlerr/n276/labsence-de-souffrance-avant-adam#fn1 (consulté le 5 janvier 2022). ↩︎
Dans le texte ces mots apparaissent en italiques. ↩︎
Pour un autre point de vue sur un aspect de l’article, à savoir la défaite du mal, cf. Donald A. CARSON, The Gagging of God, Christianity Confronts Pluralism, Grand Rapids, Zondervan, 1996, p. 533-534. ↩︎