
Gilles DESPINS, Le plan de Dieu pour Israël et l’Eglise, Comprendre la prophétie selon une interprétation littérale, grammaticale et historique, Trois-Rivières [Québec], Publications chrétiennes, 2021, 240 p.
Le sujet de la fin des temps provoque de la curiosité et suscite souvent des débats. Dans ce livre, Gilles Despins présente de manière complète la position « prémillénariste » : l’idée selon laquelle Jésus reviendra pour enlever l’Église, puis une seconde fois pour établir un « royaume messianique » pour le peuple juif pendant mille ans. Ce livre est utile pour quiconque voudrait comprendre cette position, que vous la partagiez ou non, et c’est dans cette optique que je l’ai lu avec sérieux, bien que déjà convaincu par l’amillénarisme (l’idée selon laquelle Jésus reviendra une seule fois à la fin des temps). J’ai cependant trouvé les arguments présentés dans cet ouvrage peu convaincants.
En partageant mes réserves, il faut préciser que ce débat ne devrait jamais être source de division. Les échanges à ce sujet entre chrétiens doivent être marqués par le respect, l’amour et l’unité en Christ. Despins partage les convictions fondamentales de ma foi. J’ai apprécié son désir de respecter les Écritures[1], sa défense de la centralité de Jésus, et les grandes lignes de sa présentation des alliances bibliques, avec comme point culminant le pardon des péchés[2]. Cela dit, tout en respectant un frère en Christ, et en reconnaissant que je risque d’avoir un parti-pris induit par mes propres présupposés, j’ai été surpris à plusieurs égards par sa manière d’interpréter la Bible.
La position prémillénariste dépend en grande partie de la validité de « l’interprétation littérale, grammaticale et historique » (cf. sous-titre du livre), défendue ici par Despins, selon laquelle il faut s’attendre à ce que les prophéties de l’Ancien Testament concernant l’avenir d’Israël se réalisent d’une manière littérale si on prend la Parole de Dieu au sérieux. Il affirme aussi qu’il convient « de donner la priorité, dans l’interprétation, à la révélation antérieure, et de ne pas interpréter l’Ancien Testament à travers la lentille de la révélation dans le Nouveau Testament[3] ». À première vue, cette approche semble respectueuse de l’Ancien Testament, puisque les lecteurs de l’époque des prophètes auraient sans doute compris la majorité des prophéties de manière littérale. Cependant, l’auteur ne tient pas compte de la façon dont la Bible s’interprète elle-même. À maintes reprises, le Nouveau Testament applique des prophéties qui parlent d’Israël dans leur contexte originel[4] aux bénédictions spirituelles accordées à tout chrétien dans le présent (ou à la nouvelle création à venir) sans jamais indiquer qu’on devrait s’attendre aussi à un accomplissement littéral pour Israël. L’auteur veut éviter de « spiritualiser » l’Ancien Testament[5], mais écarte ainsi la signification « spirituelle » que le Nouveau Testament lui accorde. Il finit par miner (sans le vouloir) l’autorité égale de la révélation ultérieure, alors qu’on est censé interpréter l’Ancien Testament à travers la lentille du Nouveau Testament !
Ce cadre d’interprétation est source de difficultés. L’auteur dit vouloir « laisser la Bible s’expliquer d’elle-même, au lieu de lui imposer nos propres points de vue »[6], mais il semble justement tomber dans ce piège à maintes reprises en cherchant à tout faire rentrer dans son schéma préétabli. Puisque Despins estime que les prophéties concernant Israël s’accompliront de manière littérale, il doit creuser un fossé entre Israël et l’Église et rejette l’idée que l’Église est « la continuité ou le successeur d’Israël[7] ». Il affirme que l’Église reçoit des bénédictions spirituelles en Christ[8], mais sans pouvoir s’approprier toutes les prophéties. Il met de côté ou réinterprète les données du Nouveau Testament qui indiquent que l’Église est en effet la continuité du peuple d’Israël, et que le plan de Dieu pour les Juifs est indissociable de son plan pour sauver les nations en Christ. Citons, par exemple, Ephésiens 2.14-16 ; Despins nie la pertinence de ce passage[9], mais la distinction qu’il propose entre l’Église et l’Israël ethnique contredit sûrement le plan de Dieu pour unir Juif et non-Juif en Christ.[10]
Il dit aussi vouloir chercher l’interprétation « littérale » mais finit par contourner la signification claire des textes. Il se sert de Matthieu 24 et de 1 Thessaloniciens 4.13-18, entre autres, pour « prouver » que Jésus va revenir deux fois ; toutefois, ces textes ne mentionnent aucunement deux venues. Il discerne aussi deux venues du Christ en 2 Thessaloniciens 2.1-2 (en distinguant son « avènement » du « jour du Seigneur »)[11], alors que ces expressions s’appliquent certainement au même événement. On pourrait multiplier les exemples. Ses meilleurs arguments viennent d’Apocalypse 19 et 20, mais là encore, il ne tient pas compte de la nature symbolique (et cyclique) de ce livre.
Ses interprétations mènent parfois à des conclusions tristes. Il finit par priver les chrétiens de grandes portions des Écritures (par exemple, tous les textes qui parlent du « royaume »[12]), puisqu’il affirme que ces textes ne nous sont pas destinés[13]. Il fait l’impasse sur le caractère glorieux du plan de Dieu en cherchant à séparer Israël et l’Église, et il risque de dévaloriser les bénédictions spirituelles acquises par la mort du Christ en privilégiant la notion d’un royaume terrestre. Il mine, sans le vouloir, l’enseignement biblique concernant l’urgence de se préparer au jugement final en recevant la vie éternelle, car il applique beaucoup de textes qui en parlent à la période de la tribulation ou du millénium[14]. Il prétend même que des « sacrifices pour le péché » seront rétablis dans le royaume messianique[15] (puisque la prophétie d’Ezéchiel 40-48 doit être interprétée de façon littérale). Il affirme la suffisance de la croix, mais ses propos semblent néanmoins en décalage avec la lettre aux Hébreux qui nous exhorte à ne pas revenir aux « ombres » de l’Ancien Testament. Cette conclusion était pour moi le coup de grâce face à « l’interprétation littérale, grammaticale et historique ».
Je reconnais la poignée de textes qui pourraient soutenir la position prémillénariste (notamment Apocalypse 20) et l’importance de les examiner en tant qu’amillénariste. À cette fin, il serait utile de consulter d’autres ouvrages. Le livre Deux perspectives sur le millénium[16] (écrit avec respect par deux auteurs, représentant les deux côtés du débat) serait un très bon point de départ. Despins conclut en affirmant qu’« il est essentiel d’avoir recours à une solide méthode herméneutique pour bien interpréter la Bible[17] ». Que nous cherchions effectivement tous à rendre notre cadre d’interprétation toujours plus conforme à celui que la Bible elle-même impose.
p. 9. ↩︎
p. 89. ↩︎
p. 20. ↩︎
p. ex., Lc 4.18-21 ; Ac 15.14-17 ; 1 Co 15.54-55 ; 2 Co 6.16-18 ; 1 P 1.10-12 ; Hé 3 et 4 ; Hé 8 ; Hé 11.9-16 (un texte que Despins cite lui-même, p. 73, sans reconnaître la difficulté pour sa position). On pourrait multiplier les exemples. ↩︎
p. 10. ↩︎
p. 16. ↩︎
p. 98. ↩︎
p. 85. ↩︎
p. 100. ↩︎
On pourrait aussi citer Rm 4 ; 1 P 2.9 ; Ga 6.16 (où « Israël » se réfère très clairement aux chrétiens, malgré l’affirmation contraire de l’auteur, p. 101) ↩︎
p. 199. ↩︎
ch. 8. ↩︎
Cela en dépit de Rm 15.4 et 1 P 1.10-12. ↩︎
p. ex., p. 167-176. ↩︎
p. 109, 224-225. ↩︎
Pascal DENAULT, Florent VARAK, Deux perspectives sur le millénium (Perspectives évangéliques), Lyon, Clé, 2021, 121 p. Deux recensions de ce livre se trouvent sur Bibliodok : https://www.bibliodok.com/recension?x=deux-perspectives-sur-le-millenium L’une a été préparée par un pasteur de conviction prémillénariste, l’autre par un pasteur de conviction amillénariste (NDLR). ↩︎
p. 226. ↩︎