
Sinclair FERGUSON, Le Christ et ses bienfaits, tr. de l’anglais (The Whole Christ, 2016) par Philippe GERVAIX, Publications chrétiennes, Trois-Rivières [Québec], Éditions La Rochelle, 2021, 278 p.
« Le Christ et ses bienfaits » est un tour de force magistral de la théologie systématique, biblique, historique et pastorale. Très explicitement, le but de Ferguson est de conduire ses lecteurs à une confiance plus entière en Christ et de promouvoir des vies et des ministères qui portent l’empreinte ou révèlent « la teinte » (p. 262) d’une rencontre en Christ du Père dont le cœur est généreux, plein de miséricorde et bienveillant.
Il convient de noter que ce livre n’est pas des plus faciles à lire. Cela dit, une lecture lente et méditative de l’ouvrage en vaut bien la peine. La plupart des livres de Sinclair Ferguson sont à mettre entre les mains de tous les croyants, mais celui-ci est très clairement destiné en premier lieu aux pasteurs, aux théologiens et tou(te)s ceux/celles qui aiment étudier la théologie.
Le livre commence en examinant une controverse au sein de l’Église réformée d’Écosse au XVIIIe siècle. Certains pasteurs qui affectionnaient un livre qui s’appelait The Marrow of Modern Divinity (La moelle de la divinité moderne) étaient suspectés « d’encourager l’antinomisme et de promouvoir une forme subtile de rédemption universelle ». (p. 39) En effet, ces pasteurs tenaient à prêcher que Christ et la grâce divine en lui pouvaient être offerts à tout pécheur de manière libre et sans condition aucune, notamment sans exiger d’abord le renoncement au péché (p. 49). Ferguson défend ces pasteurs et, pour éviter toute conditionnalité (p. 76), souligne l’importance d’une offre généreuse et libre de la grâce de Dieu en la personne de Christ : il s’agit d’une grâce qui, si elle est bien saisie par la foi, conduit bien à un changement de vie et à un nouvel amour pour les commandements de Dieu.
C’est à partir de là que l’auteur explore les thèmes du légalisme et de l’antinomisme, de la loi et de l’Évangile. Il présente la thèse selon laquelle le légalisme (selon lequel l’obéissance à la loi divine continue de gouverner notre relation avec Dieu) et l’antinomisme (c’est-à-dire, le rejet de tout rôle de la loi divine dans la vie du croyant) ne sont pas des pôles opposés, mais « de faux jumeaux nés de la même matrice ». (p. 97) Les deux ont en commun le fait de séparer la loi divine de la personne de Dieu. Lorsque nous séparons la loi divine de la personne généreuse de Dieu, nous ne voyons que la lettre qui tue sans voir toutes les intentions bienveillantes et généreuses de Dieu qui les sous-tendent et sans voir le Dieu d’amour qui nous l’a donnée. Certains vont succomber à la peur que suscite la loi par des tentatives d’y obéir pleinement, mais d’autres y succombent en voulant à tout prix se débarrasser des exigences morales divines. « On ne répétera jamais assez que nous sommes au fond tous légalistes. Et c’est sans doute un peu plus évident chez les antinomistes. » (p. 100)
Pour mieux comprendre cela, Ferguson nous fait revenir à Genèse 3 pour voir de quelle manière les mensonges du diable ont déformé la nature de la loi divine et comment ils l’ont séparé du cœur bienveillant et généreux de Dieu. (p. 95) Là « Dieu est ainsi devenu ‟Celui-dont-les faveurs-doivent-se-mériter”. » (p. 95). Tout comme Adam et Eve ont cru ces mensonges au sujet de la personne généreuse et fiable de Dieu et ont agi en faisant fi de sa loi, ces mêmes mensonges continuent de tromper et d’asservir nos cœurs, y compris les cœurs des croyants, et cela souvent de manière subtile et cachée.
Ferguson nous montre que le remède n’est pas une question d’équilibre entre le légalisme et l’antinomisme, mais un enracinement dans la grâce de Dieu offerte librement en Jésus-Christ et vécue dans notre union à lui par la foi. Dans le fond, le légalisme et l’antinomisme découlent d’une vision déformée de Dieu lui-même. En et par Jésus, cependant, nous rencontrons le Père qui est amour. En Jésus, nous sommes véritablement libres de toute condamnation et libres de nous approcher du Père qui nous aime si profondément. Cette grâce en Christ nous libère pour aimer Dieu et pour aimer ses commandements. De façon pratique, l’auteur nous montre de quelle manière repérer dans nos cœurs les signes troublants du légalisme et de l’antinomisme et il nous oriente constamment vers le remède qui est Christ lui-même. Dans les derniers chapitres du livre, Ferguson médite sur le thème de l’assurance du salut et le lien avec la grâce et le fruit de la grâce dans nos vies.
Ce livre est imprégné de fond en comble du contexte de la théologie réformée ou presbytérienne. Sans aucune gêne Ferguson fait constamment référence à la Confession de foi de Westminster et à son catéchisme ainsi qu’aux théologiens puritains comme à Calvin. Ce contexte ne sera pas familier à chacun, d’autant moins dans le milieu francophone évangélique, mais le lecteur qui persévère sera largement récompensé pour ses efforts.
Tout le monde ne suivra pas Ferguson dans toute sa théologie biblique réformée ou dans la manière exacte dont il articule la place du décalogue dans la vie du croyant, mais tout chrétien sérieux profitera largement de son souci constant de nous voir saisir Christ et en lui toute la grâce d’un Père qui nous aime plus que nous ne pouvions jamais l’imaginer. Quand « la matrice du légalisme » (p. 98) et de l’antinomisme qui en est une forme est de plus en plus éradiquée de nos cœurs, nous pourrons vivre la grâce d’une manière plus libre et d’une manière plus soucieuse de plaire à Dieu.
Je pense qu’il serait profitable de lire ce livre conjointement avec le livre Connaître Dieu pour l’adorer (Europresse) du même auteur ou avec le livre Doux et humble de coeur de Dane Ortlund qui sortira au mois d’octobre (Éditions Cruciforme).
Je recommande la lecture de ce livre.