
Yannick IMBERT, Le charme de l’andréide, Des promesses du transhumanisme à l’espérance en Jésus-Christ, Charols/Aix-en-Provence, Excelsis/Kerygma, 2021, 440 p.
Cryogénie, intelligence artificielle, robots : il ne se passe pratiquement pas une semaine sans qu’une nouvelle avancée technologique, susceptible de révolutionner le monde, ne fasse la une des journaux. C’est par ce constat que Yannick Imbert, professeur d’apologétique à la Faculté Jean Calvin, entame sa réflexion sur le transhumanisme.
Le livre se découpe en quatre parties. La première est consacrée à l’histoire du transhumanisme, depuis les mythes antiques jusqu’aux avancées technologiques du XXe siècle. La seconde présente les caractéristiques principales du transhumanisme et propose une définition du transhumanisme (cf. ch. 5) – une tâche difficile tant cette mouvance est diverse ! Ce n’est qu’à partir de la troisième partie que l’auteur procède à une évaluation critique, en s’intéressant à trois aspects du transhumanisme : son interaction avec la technologie, sa vision de l’humain (anthropologie) et sa théorie de la connaissance (épistémologie). Enfin, l’alternative biblique constitue la quatrième partie.
Notons d’emblée que ce livre paraît chez Excelsis, dans la collection « La foi en dialogue », une collection qui rassemble des ouvrages écrits par des spécialistes et proposant une réflexion éthique approfondie de niveau scientifique. Il s’agit donc d’une lecture extrêmement fouillée et exigeante, qui n’est pas à la portée du premier venu.
Ce livre comporte néanmoins plusieurs forces.
(1) Il joue « cartes sur table ». Yannick Imbert choisit d’être ouvert avec son lecteur quant à sa conclusion principale. Dès l’introduction, il explique ainsi que « le transhumanisme est une vision du monde qui propose des réponses technologiques aux grands défis auxquels l’humanité fait face. Mais ces réponses se révèlent impossible. Le but final de ce livre est de montrer pourquoi » (p. 12). L’auteur ne cache pas qu’il écrit à partir d’une perspective chrétienne est que « les visions du monde transhumanistes et chrétiennes sont incompatibles » (p. 247). Cela ne signifie toutefois pas qu’il adopte une posture de rejet. Au contraire, il montre qu’entre l’acceptation parfois trop facile et le rejet aveugle, une troisième voie est possible (cf. ch. 9, sur les réponses chrétiennes au transhumanisme, qui vaut presque à lui seul le prix du livre !)
(2) Il opte pour une approche « présuppositionnelle » de l’apologétique. Plutôt que de critiquer le transhumanisme en citant simplement la Bible, l’auteur cherche à en évaluer la cohérence interne. La plupart des penseurs du transhumanisme adoptant une vision du monde non-chrétienne, critiquer ce mouvement simplement en montrant qu’il est opposé à la foi chrétienne manquerait de pertinence. Au lieu de privilégier une approche directe, Yannick Imbert s’emploie donc plutôt à montrer que le transhumanisme, sur ses propres bases, est impossible – qu’il se contredit lui-même ! Après avoir démontré cela de façon très convaincante dans deux domaines importants – l’anthropologie et l’épistémologie – il en conclut : « Ces deux contradictions… nous obligent à conclure que le transhumanisme est une vision du monde autodestructrice. La plus grande démonstration de l’impossibilité du transhumanisme n’est peut-être donc pas que certaines de ses affirmations sont opposées aux grandes affirmations de la foi chrétienne. D’une manière assez ironique, le transhumanisme lui-même est la plus grande preuve de sa propre impossibilité » (p. 326). L’avantage d’une telle approche, bien sûr, est qu’elle est susceptible de convaincre même des lecteurs non-chrétiens de la vacuité des promesses transhumanistes. C’est donc un livre qu’on pourrait offrir à un ami non-croyant, qui travaille dans le domaine scientifique ou se passionne pour les nouvelles technologies, en guise de « pré-évangélisation ».
(3) Il offre une alternative convaincante aux promesses du transhumanisme. Fort heureusement, Yannick Imbert ne s’est pas contenté de démontrer les limites et les contradictions du transhumanisme. Comme il l’explique lui-même : « Ce serait… donner une fausse image de la foi chrétienne, l’image d’une perspective essentiellement contradictoire, négative. L’image d’une vision stérile qui ne fait germer aucune vie alternative. Ce serait une vision tragique de la foi et de la vie chrétiennes » (p. 328). L’auteur a bien compris que face aux promesses séduisantes du transhumanisme, les chrétiens doivent offrir une vision alternative et convaincante ; un « contre-discours théologique » pour ainsi dire (p. 245). C’est tout le propos de la quatrième partie et, notamment, du chapitre final, où l’auteur souligne que la communauté de ceux qui croient en Christ peut être cette alternative concrète à la vision d’un nouvel humain, et d’une nouvelle société, que propose le transhumanisme.
(4) Il montre qu’en fin de compte, c’est l’Evangile qui apporte la réponse aux aspirations transhumanistes. L’auteur montre bien qu’une vision du monde non-biblique comme celle du transhumanisme doit nécessairement se construire à partir de certaines choses qui font partie du monde créé par Dieu. C’est le cas notamment du désir d’immortalité qui, guidant le rêve transhumaniste, n’en demeure pas moins ce que Dieu a mis dans nos cœurs : « Le transhumanisme n’aurait pas un tel ‘écho’ chez certains de nos contemporains si Dieu n’avait pas imprimé profondément ce désir en nous » (p. 301). Les aspirations du transhumanisme sont en grande partie légitime. Mais seul l’Evangile chrétien est en mesure d’apporter une vraie réponse à ces aspirations en nous dirigeant vers Christ, la seule espérance. Face aux désirs d’« augmentation » de l’être humain pour dépasser notre condition mortelle, « la foi chrétienne propose la seule augmentation possible et la seule modification de notre personne : celle que Dieu opère par son Esprit » au moyen de la foi en Jésus (p. 393).
Malgré ses nombreux points forts (la liste ci-dessus n’étant pas exhaustive !), ce livre souffre de quelques faiblesses.
D’abord, l’auteur relève à raison que « l’une des questions les plus importantes que pose le transhumanisme… c’est celle des limites de l’augmentation humaine » (p. 250ss) et, donc, de la différence entre le paradigme médical traditionnel, celui de la thérapeutique, et le modèle transhumaniste de l’« augmentation » de l’être humain. Mais si la question est bien posée dans le livre, la réponse, elle, est insatisfaisante. L’auteur se contente de montrer que le transhumanisme ne peut pas définir précisément ce qui représente une amélioration, ou une thérapie ; mais il n’explique pas vraiment quelle serait la réponse biblique à cette même question. Ensuite, il conclut son excellent chapitre final sur « la résilience de la communauté chrétienne » en imaginant la présence de robots dans l’Eglise, et la façon dont celle-ci devrait les accueillir et leur prêcher l’Evangile. Il écrit : « Si un robot reconnaît un jour le besoin d’être sauvé de son péché, nous devrions accepter cette confession, tout comme nous l’accepterions de l’un de nos contemporains » (p. 409). Cette affirmation nous a paru peu convaincante (voire dérangeante ?) au regard de la vision biblique de l’être humain et du salut développée plus tôt. Cela semble aussi une façon étrange de conclure le livre.
Enfin, soulignons encore une fois qu’il ne s’agit pas d’une lecture facile. Elle nécessite une expertise d’un certain nombre de concepts philosophiques et théologiques pour être appréciée à sa juste valeur. Elle est relativement longue et complexe. Et, de par son exhaustivité, elle est susceptible de perdre le lecteur non averti. Pour cette raison, nous recommanderions à ceux qui le souhaitent de sauter entièrement la première partie du livre, de ne lire que le chapitre 5 dans la deuxième partie (intitulé « Qu’est-ce que le transhumanisme ? »), et de privilégier les parties trois et quatre du livre, qui sont, à notre avis, les plus importantes. Et pour ceux qui souhaiteraient une lecture plus courte et plus accessible sur le sujet, nous recommanderions de lire en priorité le petit ouvrage du même auteur intitulé Rechercher l’immortalité. Folie ou réalité ? (Farel, 2016).
Toute compte fait, Yannick Imbert nous offre une évaluation bien équilibrée et très complète du transhumanisme. Ce livre devrait rester pendant de nombreuses années l’ouvrage de référence en français sur la question. Il mérite donc une place de choix sur l’étagère des étudiants en théologie ou des férus d’apologétique.