La prophétie chrétienne d’après le Nouveau Testament

Recension
Calendar6 janvier 2024
PersonJames Hely Hutchinson
Couverture

Timothée MINARD, La prophétie chrétienne d’après le Nouveau Testament, Théologie biblique, Charols, Excelsis, 2021, 510 p.

Cet ouvrage massif est le fruit d’études de master et de doctorat réalisées entre 2005 et 2018 à Vaux-sur-Seine, à Lyon et à Strasbourg. Timothée Minard, professeur dans une faculté de théologie à Madagascar, soutient que le peuple de Jésus-Christ est un « peuple prophétique » et que cela devrait se manifester aujourd’hui, notamment dans la mission et la vie de l’Eglise locale.

Minard propose la définition suivante : « Selon le Nouveau Testament, la prophétie chrétienne consiste en la transmission, par un membre du Corps du Christ, d’un message intelligible inspiré par le Saint-Esprit » (p. 449). Il examine, dans la section centrale du livre, les données néotestamentaires en abordant, à tour de rôle, l’évangile de Matthieu, le livre des Actes, 1 Corinthiens, les autres lettres de Paul, 1 Jean 4 et l’Apocalypse.

L’une des forces du livre réside dans l’agencement de son contenu, car l’auteur ne fait aucunement abstraction de l’arrière-plan vétérotestamentaire (il est sensible au déroulement de l’histoire du salut, conformément à la collection à laquelle l’ouvrage appartient), ni même des écrits intertestamentaires, et il synthétise la matière dans une dernière partie du livre plus théologique et même (tout à la fin) pratique. Tout au long du livre, les qualités pédagogiques de l’auteur sont bien appréciables : il considère des questions techniques en cours de route, et il fait amplement l’interaction avec la littérature secondaire, mais il veille à ce que ses propos soient compréhensibles à un lectorat chrétien non-spécialiste[1].

Les recherches sont fouillées[2]. J’ai été heureux de me laisser instruire par Minard sur les affirmations de la littérature intertestamentaire dans ce domaine (« …le judaïsme du 1er siècle considère Balaam comme le ‟faux prophète” par excellence… », p. 79 ; « …on ne trouve pas de trace de l’attente d’un renouveau [prophétique] eschatologique généralisé dans la littérature antérieure au Nouveau Testament », p. 109). Il m’a également ouvert les yeux sur quelques débats dans l’interprétation du livre de l’Apocalypse que j’ignorais (ch. 8). Minard fait régulièrement le tour des options exégétiques avant de trancher, souvent de façon persuasive. Son évaluation de la thèse de Wayne Grudem sur « deux types d’autorité » (p. 438-443) est précieuse. Au milieu de convictions claires qu’il signale, on note sa sobriété et son objectivité : « Le Nouveau Testament ne propose pas de définition précise du ministère spécial de ‟prophète” chrétien » (p. 371). Par ailleurs, ses réflexes solides en matière de théologie systématique transparaissent dans la dernière partie du livre dans, par exemple, ses remarques sur la Trinité (p. 395-396).

Il n’est pas malsain pour le lecteur de s’interroger sur la prise de position de l’auteur sur les controverses classiques, même si, chez lui, celles-ci ne se situent pas sur le devant de la scène. Il me semble que Minard est trop prompt à affirmer l’importance d’un rôle continu pour la prophétie du type « 1 Corinthiens 14 » (dans ce qu’il appelle la « construction continuée » de l’Eglise) parce qu’il ne distingue pas suffisamment ce type de prophétie d’autres types (il parle en termes de « fonctions » distinctes d’un seul phénomène prophétique là où moi, je parle de « types » ou genres de prophétie). Dès son introduction, en déclarant que « le Nouveau Testament valorise la pratique de la prophétie chrétienne », il présuppose que ce dont il est question dans Actes 2 (Joël 3) – qui concerne, certes, tous les croyants de la nouvelle alliance – doit être logé à la même enseigne que 1 Corinthiens 14, à savoir « la pratique de la prophétie » par un « peuple prophétique » (p. 15-17). Pour ma part, dans ma taxonomie de la prophétie dans le Nouveau Testament, j’insiste plus que lui sur le fait que le premier s’inscrit dans un contexte de lancement de mission « jusqu’aux extrémités de la terre » (cf. Ac 1,8)[3] et le second dans le cadre de la rencontre principale de l’Eglise locale. En clair, je le rejoins pour l’idée que la mission continue aujourd’hui, et je suis aussi d’accord avec lui sur le fait que la prédication et les paroles d’exhortation remplissent un rôle important dans l’Eglise locale aujourd’hui, mais j’ai du mal à le suivre dans son argumentation sur 1 Corinthiens 14 qui, en l’occurrence, aboutit, entre autres, à un encouragement fait aux « communautés non-charismatiques … à réaliser la légitimité biblique de ceux qui indiquent transmettre un message ‟de la part du Seigneur” ou qui affirment avoir ‟une pensée” inspirée par le Saint-Esprit » (p. 453).

Par ailleurs, Minard s’appuie sur Ephésiens 4,11 pour conforter sa thèse, mais en attribuant une fonction différente dans ce verset par rapport à la fonction attribuée aux « prophètes » dans les deux autres versets de l’épître (2,20 et 3,5 : il est frappant de constater le nombre de fois où Minard fait référence à « Ep 2,20—3,5 », comme si c’était une section de l’épître et que l’on pouvait isoler les deux premiers textes de 4,11[4]). Cette herméneutique est semblable, quoique en sens inverse et moins « à l’emporte-pièce », à celle qu’il dénonce chez Richard Gaffin[5] (p. 378).

Minard a pourtant raison de critiquer l’appel fait par Gaffin à Ephésiens 2,20 pour soutenir la cessation de la prophétie à l’époque où nous sommes (il relève, avec charité, le fait que Gaffin ne s’appuie pas sur le texte traditionnellement favorisé par les cessationistes, à savoir 1 Corinthiens 13,8-10, p. 382). Mais a-t-il raison d’affirmer que « [l]e cessationisme s’oppose à des exhortations claires de l’Ecriture » (p. 385[6]) ? Pour ce qui est de la prophétie du genre qu’on trouve dans 1 Corinthiens 14, est-ce possible de définir ce qu’est la prophétie ? Je ne le pense pas. L’apôtre ne propose justement pas une définition.

En parlant de la compatibilité de la prophétie (encore une fois, dans le sens de 1 Corinthiens 14) avec la suffisance des Ecritures, Minard invoque l’idée que Dieu « se révèle … dans l’histoire » et « illumine l’intelligence des chrétiens » (p. 383). Je ne pourrais pas contresigner l’idée de la révélation divine dans l’histoire, et la catégorie de l’illumination n’est pas à confondre avec celle de la révélation.

Inévitablement pour un volume de cette taille, il y a d’autres points de désaccord[7], mais le fait de ne pouvoir suivre l’auteur sur chaque prise de position exégétique n’infirme pas l’utilité de ce livre qui contient beaucoup d’informations et qui restera important pour le sujet.


  1. Hormis l’emploi de quelques termes tels que « logion » ou « paraclétique ». ↩︎

  2. On comprend que la parution du commentaire de Sylvain Romerowski sur l’Apocalypse (voir https://www.bibliodok.com/recension?x=commentaire-sur-l-apocalypse-de-jean, consulté le 21 août 2023) n’a précédé que de peu la fin de la rédaction de l’ouvrage de Minard. En revanche, cet article-phare de Henri Blocher, remontant à 2016, dans lequel l’importance de la prophétie est soulignée, aurait pu enrichir les propos de l’auteur : « Dieu et les écrivains bibliques : la question du double autorat », Dieu et sa Parole (Florilège Théologique 1), Charols/Vaux-sur-Seine, Excelsis/Edifac, 2022, p. 145-215 ; tr., par Philippe MALIDOR, de « God and the Scripture Writers: The Question of Double Authorship », dans Donald A. CARSON, dir., The Enduring Authority of the Christian Scriptures, Londres, Apollos, 2016, p. 497-541. ↩︎

  3. C’est reconnu à la p. 380, et dans une moindre mesure à la p. 367, mais sans que l’auteur remette en cause ses catégories. ↩︎

  4. L’argument selon lequel « les prophètes ne sont plus mis sur le même plan que les ‟apôtres” » (p. 378) n’est guère étayé : Minard recourt encore à 1 Corinthiens 14 dans son interprétation d’Ephésiens 4,11. ↩︎

  5. Un index des noms pourrait utilement être ajouté lors de la préparation de la deuxième édition. ↩︎

  6. C’est lui qui souligne. ↩︎

  7. P. ex., « fils des prophètes » dans le contexte d’Actes 3,25 n’implique pas forcément que l’activité prophétique continue mais peut connoter « (en principe) bénéficiaires de ce que les prophètes avaient prévu » (cf. David G. PETERSON, The Acts of the Apostles [Pillar New Testament Commentary], Grand Rapids/Nottingham, Eerdmans/Apollos, 2009, p. 184). ↩︎