La grâce définie et défendue

Recension
Calendar15 mai 2021
PersonStephen Orange
Couverture

Kevin DEYOUNG, La grâce définie et défendue : ce qu’une confession de foi du XVIIe siècle peut nous apprendre sur le péché, le salut et la souveraineté de Dieu tr. de l’anglais (Grace Defined and Defended: What a 400-Year-Old Confession Teaches Us about Sin, Salvation, and the Sovereignty of God, 2019) Trois-Rivières, Publications Chrétiennes, 2020, 162 p.

L’objectif de ce petit livre est simple : expliquer les canons (ou les affirmations) adoptés par le Synode de Dordrecht en 1619 et proposer « un bref commentaire accessible sur le contexte et la théologie de Dordrecht[1] ».

Si vous avez déjà entendu parler de l’acronyme TULIP[2] (qui résume les « cinq points du calvinisme »[3]), c’est bien Dordrecht qui vous aidera à en saisir tout le sens. Dans nos milieux évangéliques, nous entendons (ou “sous-entendons”) parfois que le calvinisme n’est rien de plus qu’un système de pensée dénué de toute compassion, d’un Dieu qui prédétermine tout et qui rend toute responsabilité humaine caduque.

Si vous partagez cette conception, il est temps pour vous de creuser les sources primordiales mêmes. L’introduction nous rappelle que les fameux « cinq points » constituent en premier lieu des arguments soulevés par le camp opposé, les arminiens[4] (ceux qui suivent l’enseignement développé de Jacob Arminius, mort en 1609) dans un document intitulé « Remontrance de 1610 ». Les canons de Dordrecht sont une réponse à cette « remontrance ». DeYoung nous explique qu’en tant que tels, ces canons ne constituent pas un résumé adéquat ou historique du calvinisme[5] même s’ils demeurent, aujourd’hui encore, une expression claire et précise de la théologie réformée[6] en ce qui concerne la doctrine du salut et les doctrines de la grâce.

Le plaidoyer du livre, c’est que cette expression de la théologie réformée est un moyen important et édifiant pour comprendre ce qu’est « la grâce » – une grâce « surnaturelle, unilatérale, souveraine, efficace, rédemptrice et qui ressuscite des morts, avec toutes ses aspérités, avec toute son opposition à l’orgueil humain, et avec tout son réconfort pour l’âme fatiguée[7] ».

Selon le commentateur, DeYoung a atteint son objectif, essentiellement à travers la citation de différents articles extraits des canons de Dordrecht dans leur entièreté. Les chapitres 1 à 4 abordent les cinq points principaux de doctrine élaborés par le Synode[8].

Le premier chapitre, sur l’élection/la prédestination, est le plus long et se révèle aussi le plus technique[9] à certains endroits. Il est d’autant plus important que les enjeux sont grands. Pour citer l’auteur, « au cœur de ce débat se trouve cette question bien simple : Dieu a-t-il choisi les élus parce que ceux-ci croiraient ou pour qu’ils puissent croire ?[10] » Les 18 articles de ce chapitre exposent ce qu’affirme la doctrine, et les remarques de DeYoung sont judicieuses. Il nous rappelle le danger de la caricature[11], et met en avant les buts pastoraux de cette doctrine, parmi lesquels celui d’engendrer l’humilité et non l’arrogance. Sa conclusion, bien qu’elle exhorte à la prudence lorsque l’on présente des doctrines aussi controversées, nous pousse également à éviter l’autre danger : celui “d’enterrer ces vérités dans les oubliettes des précautions excessives. Ne prétendons pas être plus intelligents que la Bible. Si Dieu nous a révélé ces choses, c’est pour notre bien qu’il l’a fait[12] ».

Le deuxième chapitre traite de la doctrine de l’expiation limitée, ou mieux, de l’expiation définie. Pourquoi la question est-elle importante ? DeYoung explique : « L’œuvre de Christ sur la croix a-t-elle permis aux pêcheurs de venir à Dieu ou réconcilie-t-elle efficacement des pécheurs avec Dieu ?[13] » Il rappelle qu’il y a une « limitation » du côté des deux camps : si les calvinistes limitent l’étendue de l’expiation (uniquement destinée aux élus), les arminiens, quant à eux, limitent la nature de l’expiation – car selon leur système, l’œuvre de Jésus à la croix accorde un salut potentiel à chacun, mais ne garantit le salut à personne. Bien entendu, l’affirmation « Christ est mort pour moi » a un sens tout à fait différent selon l’une ou l’autre formulation. Les commentaires de DeYoung sur les textes de Jean 3,16 et de 1 Jean 2,2 servent de complément utile.

Le troisième chapitre expose les doctrines de la corruption humaine et la conversion divine. Ce sont les articles 10 à 14 qui abordent le cœur de la différence entre les deux systèmes et qui démontrent à quel point tout se tient dans la doctrine du salut. En effet, soit tout est conditionnel – Dieu fait sa part à condition que nous fassions la nôtre – soit tout est inconditionnel. « Du début à la fin, le facteur décisif est soit la souveraineté divine, soit une décision humaine[14] »

Le quatrième chapitre de Dordrecht, sur la persévérance/l’assurance chrétienne, est, selon DeYoung, « réaliste et résolu » : réaliste, car les articles prennent en compte la faiblesse humaine, la faiblesse des croyants, mais aussi résolu, car ils s’appuient sur les promesses de Dieu envers son peuple. Le dernier article, le quinzième, amène DeYoung à cette conclusion : « Dieu est plus grand que nous le pensions, et sa grâce est meilleure que nous ne l’avions imaginé[15] »

Ce livre est utile à plusieurs égards. Il nous informe sur le débat arminien/calviniste, il est un outil concis pour prendre connaissance des Articles de ce Synode historique et reprend également une liste de textes bibliques cités comme preuves bibliques[16]. En outre, il nous incite à chercher plus de précision dans notre façon d’exprimer les vérités bibliques et nous ouvre davantage les yeux sur la profondeur de la grâce souveraine de notre Dieu.


  1. p. 37. ↩︎

  2. Acronyme devenu populaire après la parution d’un ouvrage publié en 1963 (voir p. 20). ↩︎

  3. (en anglais) « Total depravity», « Unconditional election », « Limited atonement », « Irresistible grace » et « Perseverance of the saints» (p. 19). ↩︎

  4. A ne pas confondre avec des Arméniens (habitants de l’Arménie). ↩︎

  5. DeYoung utilise les termes « calvinisme » et « théologie réformée » de manière interchangeable ; voir note de la p. 9. ↩︎

  6. A l’attention de nos lecteurs « évangéliques » d’une ecclésiologie non « réformée » (c’est-à-dire baptiste, pentecôtiste, congrégationaliste ou autre) : bien qu’un nombre important d’entre nous se réclament de l’appellation « réformée » pour ce qui est la doctrine du salut, cela ne fait pas forcément de nous des « Réformés » de tout point de vue. Cela m’a paru encore plus évident lorsque la question du salut des nourrissons dont les parents sont croyants est abordée à l’article 17 du chapitre 1. Voir le commentaire de DeYoung à la p. 56. ↩︎

  7. p.33 ↩︎

  8. Le chapitre 3 comprend à lui seul les troisième et quatrième points – puisque le Synode a également abordé les deux points dans une seule et même section. ↩︎

  9. Des définitions claires et précises de termes tels que « réprobation », « supralapsarianisme » (sic), « infralapsarianisme » (sic) sont fournies dans le même chapitre. ↩︎

  10. p. 36. ↩︎

  11. J’ai particulièrement apprécié l’avis de l’auteur sur la réprobation et les mauvaises caricatures faites par les arminiens et les calvinistes, qui devraient en rougir de honte (voir p.55). ↩︎

  12. p. 59. ↩︎

  13. p. 80. ↩︎

  14. p. 94. ↩︎

  15. p.123 ↩︎

  16. Tous les quatre appendices sont utiles puisqu’ils contiennent d’autres sections des canons de Dordrecht, indispensables pour une compréhension plus complète des articles exposés dans le livre. ↩︎