La fin de la Chrétienté

Recension
Calendar6 décembre 2025
PersonJames Hely Hutchinson
Couverture

Chantal DELSOL, La fin de la Chrétienté, L’inversion normative et le nouvel âge, Paris, [le] Cerf, 20232rev et augm, 182 p.

Ce livre ne vous est recommandé que si vous répondez par l’affirmative à chacune des quatre questions suivantes. (1) Etes-vous bien au clair sur les différences entre le protestantisme et le catholicisme[1] ? (2) Exercez-vous des responsabilités en tant que ministre de la parole de Dieu en Europe francophone ? (3) Avez-vous l’appétit pour un livre assez abstrait qui ne cite pas les Ecritures ? (4) Avez-vous déjà lu l’ouvrage de Carl Trueman, Le plus étrange des mondes[2] ?

En effet, La fin de la Chrétienté peut être considéré comme étant un complément du livre de Trueman (pour ce dernier, voir la présentation préparée par Toni Arnaud[3]) ; il s’agit de la perspective non d’un historien évangélique œuvrant aux Etats-Unis mais d’une philosophe renommée et catholique traditionnelle, ancrée dans la culture française. Les recoupements entre les auteurs ne sont pas directs[4], mais les deux visent à analyser les mutations socio-culturelles qui se déploient si rapidement dans nos sociétés occidentales contemporaines.

Selon Chantal Delsol, la civilisation chrétienne (ce qu’elle appelle « la Chrétienté ») « a duré seize siècles, depuis la bataille de la rivière froide (le Frigidus), en 394[5], jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle, avec le succès des adeptes de l’IVG » (p. 20). Elle considère qu’une « inversion normative » s’opère aujourd’hui et qu’elle correspond à l’inverse de ce qui s’est produit au 4e siècle. Il s’agit donc d’une « inversion de l’inversion » (p. 75) :

On rétablit le divorce que la Chrétienté avait aboli. On permet l’infanticide que les chrétiens avaient interdit – même si on peut toujours débattre sur le statut de « personne » ou non de l’embryon, il faudrait être bien idéologue pour ne pas admettre qu’une IMG est un infanticide. On pare de légitimité l’homosexualité ou le suicide, que l’Eglise naissante avait criminalisés. Cette double inversion nous ramène au paganisme d’avant la Chrétienté. On peut même ajouter que l’inversion présente cherche à revenir à un passé plus ancien encore, quand par exemple elle prône la polygamie[6].

En quoi le nouveau paganisme consiste-t-il ? « [L]es offres religieuses asiatiques correspondent aux aspirations contemporaines » : « aucun dieu, aucun dogme, aucune obligation » (p. 104). « …[L]e panthéisme répond … à l’exigence maîtresse de l’époque démocratique : l’égalitarisme » (p. 105). « Le sacré se trouve ici : dans les paysages, dans la vie de la terre et chez les humains eux-mêmes » (p. 109). « La nature devient l’objet d’un culte, plus ou moins avéré. La terre-mère devient une sorte de déesse païenne… » (p. 115)[7].

La nouvelle éthique, détachée de la doctrine (p. 137), consiste en « une philanthropie assez pleurnicharde et très victimaire, dominée par l’émotion et le sentimentalisme » (p. 144). En l’absence de l’Eglise, l’Etat assume le rôle de « gardien des normes morales ». « Les animateurs de plateaux de télévision sont les sentinelles et parfois les cerbères de la morale commune. » Cela peut vouloir dire « ostraciser les déviants » (p. 117-118) de façon analogue à l’excommunication ecclésiale (p. 139). « Bref, nous sommes revenus à une situation typique de paganisme : nous avons une morale d’Etat » (p. 150).

Si cette analyse est bien éclairante sur le contexte socio-culturel dans lequel nous servons le Christ, nous (lecteurs évangéliques) devons comprendre que Delsol s’exprime en tant que Catholique conservatrice lorsqu’elle emploie des termes tels que « Eglise », « évangile », « christianisme », « foi ». Pour ce dernier, elle explique que le phénomène est « intime et complexe », et on peut même être « croyant le matin et agnostique l’après-midi » (p. 39). C’est loin de la définition qui émerge de l’évangile de Jean et qui consiste à placer sa confiance dans des vérités dont on est convaincu et qui, elles, sont ancrées dans l’histoire. Ou encore, lorsqu’elle déplore la mise en cause de la transsubstantiation (p. 40), nous ne la rejoignons pas pour ce qui est de son postulat du départ selon lequel ce dogme est une « vérité ».

A différents moments durant ma lecture du livre, je me suis dit « Si seulement elle pouvait découvrir les milieux évangéliques qui adhèrent prioritairement à l’Evangile biblique authentique ». Il ne suffit pas de connaître les combats éthiques de certains milieux évangéliques aux Etats-Unis, « pays biblico-révolutionnaire », affirme-t-elle, avec ses nombreux « représentants extrémistes, à l’image de Donald Trump » (p. 73). En effet, notre mission et notre message ne portent fondamentalement pas sur l’éthique mais sur la mort et la résurrection de Jésus-Christ ainsi que la réalité du pardon des péchés pour celles et ceux qui se réfugient en lui face au jugement à venir (Lc 24,46-47 ; Ps 2) : quel cadeau, quelle joie que d’être en règle avec Dieu par la (véritable) foi seule en Christ seul (Ga 2,16 ; Ph 3,9) !

Cela m’amène à mettre en évidence la conclusion de l’auteure avec laquelle le christianisme biblique est en porte à faux. Durant cette époque caractérisée par le panthéisme postmoderne, elle estime que les chrétiens devraient « …être silencieusement le sel de la terre », « être un exemple, utiliser les vertus silencieuses » (p. 167[8]), « des témoins muets, et finalement, des agents secrets de Dieu[9] » (p. 179). Certes, il incombe aux croyants en Jésus-Christ de vivre en adéquation avec l’Evangile biblique, si bien qu’on y fait honneur (Tt 2,10) – d’être sel et lumière (Mt 5,13-16). Mais, alors que Delsol pense que les protestants n’aspirent pas à propager leur message à toute l’humanité (p. 46-47), que nous (protestants évangéliques) puissions démentir cette perception ! Quoi qu’il en soit, nous connaissons le mandat : annoncer « les hauts faits de celui qui [nous] a appelés des ténèbres à son étonnante lumière » (1 P 2,9). N’en déplaise à Delsol, nous ne pouvons rester silencieux (2 Co 4,13) !


  1. Sinon, n’hésitez pas à profiter d’une série de cours sur le catholicisme programmée à l’Institut. ↩︎

  2. Le plus étrange des mondes, Comment les penseurs et les militants ont redéfini l’identité et déclenché la révolution sexuelle, tr. de l’anglais (Strange New World, 2022) par Nathalie SURRE, Marie BOURQUE et Marie-Michèle RAICHE, Trois-Rivières [Québec], Cruciforme, 2024, 208 p. La version plus étoffée en anglais est recommandée : The Rise and Triumph of the Modern Self, Cultural Amnesia, Expressive Individualism, and the Road to Sexual Revolution, Wheaton [Illinois], Crossway, 2020, 432 p. ↩︎

  3. https://evangile21.thegospelcoalition.org/book-review/le-plus-etrange-des-mondes/ (lien consulté le 20 janvier 2025). ↩︎

  4. Truman cite Delsol dans deux notes de bas de page dans The Rise and Triumph of the Modern Self (voir note 2). ↩︎

  5. Elle justifie le choix de ne pas remonter à l’époque de Constantin (p. 57-59). ↩︎

  6. Fait surprenant, elle range la criminalisation de la pédophilie dans le même sac : avant « l’inversion de l’inversion », ses praticiens « se voyaient au moment des faits, et selon l’usage, coupables d’un petit écart » (p. 81), la pédophilie considérée alors comme « un pis-aller qu’on supportait pour la sauvegarde des familles et des institutions » (p. 53). ↩︎

  7. Cf. Samuele FURFARI, Dieu, l’homme et la nature, L’écologie, nouvel opium du peuple ?, Paris, Bourin, 2010, 311 p. ↩︎

  8. C’est moi qui souligne. ↩︎

  9. C’est moi qui souligne. ↩︎