La contextualisation dans le Nouveau Testament

Recension
Calendar19 novembre 2022
PersonJames Hely Hutchinson
Couverture

Dean E. FLEMMING, La contextualisation dans le Nouveau Testament, tr. de l’anglais (Contextualization in the New Testament, 2005) par Léo LEHMANN et Anne MACDONALD, Charols, Excelsis, 2021, 465 p.

Cet ouvrage est recommandé par le Réseau de missiologie évangélique pour l’Europe francophone. On lit dans la préface qu’il « est devenu le livre de référence pour tous ceux qui veulent étudier la notion de contextualisation d’un point de vue biblique » (p. 11). Mais la contextualisation peut être comprise de plusieurs manières, et ce livre ne représente qu’une approche qui, en l’occurrence, pose des difficultés au regard de la doctrine des Ecritures.

« Une perspective évangélique conservatrice de la contextualisation la restreint à la communication du message de l’Evangile d’une façon qui est à la fois fidèle à la Bible et compréhensible aux destinataires dans leur contexte culturel et existentiel[1] ». D’après ce modèle, il est important de se faire comprendre dans l’annonce de l’Evangile et de bien appliquer les Ecritures dans des contextes qui nous sont étrangers. Normalement, toute la formation proposée à l’IBB reflète ces convictions. Dean Flemming, professeur de Nouveau Testament et missiologue, préconise pourtant un autre modèle, à savoir la contextualisation théologique – de l’« innovation théologique » (p. 404) en fonction de tel ou tel milieu. Il tente de « montrer que les écrits du Nouveau Testament font davantage que donner un produit théologique fini » (p. 393). Ils nous présenteraient également comment « faire de la théologie » (p. 232, 400) de façon « créative » (p. 63, 66) et « originale » (p. 311), de sorte que notre théologie soit adaptée à notre contexte :

Le vocabulaire de sacrifice, par exemple, avait des connotations religieuses pour les peuples de l’Antiquité méditerranéenne, comme dans diverses cultures aujourd’hui. Mais ce même langage nécessite une traduction prudente pour beaucoup d’Occidentaux aujourd’hui, chez qui faire un « sacrifice » peut signifier se priver de dessert pour maigrir (p. 397).

Marchant sur les traces de l’adepte de l’Eglise émergente Brian McLaren, l’auteur nous encourage donc à nous approprier un « nouveau langage dangereux » (p. 395). Il cite aussi avec approbation un auteur qui nous exhorte à « demeurer à l’écoute d’une parole nouvelle de la part de Dieu » (p. 401).

Il est vrai que Flemming veut imposer des limites : il reconnaît le danger que « la théologie chrétienne vole en milliers d’éclats » (p. 398), que « la contextualisation théologique débouche sur autre chose qu’une représentation authentique de l’Evangile » (p. 395). Il voudrait, en effet, adhérer à la « vérité de l’Evangile » (il cite régulièrement cette expression tirée de Galates 2) et reconnaît que « le témoignage biblique de ce que Dieu a accompli en Jésus-Christ[2] » n’est pas négociable (p. 403, cf. p. 425). En même temps, estime-t-il, « nous ne devons pas chercher le cœur de l’Evangile que nous tentons de contextualiser dans quelque noyau doctrinal ou dans un ensemble de propositions éternelles qui pourraient être extraites des Ecritures » (p. 399). « L’Evangile est avant tout une histoire, et non une agrégation d’idées théologiques abstraites » (p. 399). « On peut faire l’hypothèse théorique d’un Evangile supra-culturel, mais nous n’y avons pas accès[3] » (p. 406).

Je pense comprendre, et même adhérer à plusieurs des soucis qui sous-tendent la position de Flemming et qu’il exprime dans le livre. (1) Il faudrait éviter d’imposer sa propre culture à autrui. (2) Il est important d’avoir affaire aux problèmes rencontrés dans un autre contexte culturel. (3) La Bible est « inculturée » : les auteurs bibliques exposent leur théologie dans un contexte donné. (4) Nous portons tous des œillères du fait de vivre dans une culture particulière. (5) Notre compréhension des Ecritures est limitée.

Mais, contrairement à ce que pense l’auteur (p. 232), saisir la réalité objective du sens de la Bible n’est pas hors de notre portée[4], et les composantes de l’Evangile se dégagent nettement des Ecritures[5]. Puisque l’Evangile est nécessaire au salut (Rm 10,13-17), nous ne pouvons nous offrir le luxe de nous tromper sur cette question[6].

Par ailleurs, ce qui est fondamentalement en cause, en tout cas au regard de certains des propos de l’auteur, c’est la suffisance des Ecritures – et même leur autorité. Pour Flemming, grâce à nos efforts pour innover et recadrer l’Evangile (p. 153, 158) dans de nouveaux contextes, nous pouvons espérer connaître « une compréhension rafraîchie et plus complète de l’antique histoire de Dieu en Jésus-Christ » que celle qui se trouve dans les Ecritures (p. 154-155). Nous devrions être « des personnes en qui l’Esprit actualise la Parole de Dieu » (p. 233). Nous répondons, au nom de la défense de l’Evangile (cf. Jude 3), qu’il ne nous appartient pas de « chercher de nouveaux symboles, métaphores et récits » (p. 355) ni de nous attendre à ce que « le même Paraclet qui guidait Jean dans sa démarche de contextualisation canonique » (p. 355) soit à l’œuvre dans cette recherche. Au contraire : nous prenons pour point de départ le constat que nous n’avons pas besoin d’une parole supplémentaire (cf. Hé 1,1-2 ; Ap 22,18). En revanche, il nous incombe d’expliquer les symboles, métaphores et récits de façon compréhensible pour nos interlocuteurs (cf. Né 8,8). Pour reprendre l’exemple cité ci-dessus, nous n’avons pas le droit de laisser de côté le vocabulaire du sacrifice, qui imprègne d’ailleurs les Ecritures, les traversant depuis la Genèse jusqu’à l’Apocalypse ; mais, dans nos enseignements, il faudrait certainement prendre le temps de démythifier les malentendus qui guettent tel ou tel groupe de personnes et de « donner le sens » (Né 8,8) des passages relatifs au sacrifice. Autre exemple : si nous n’apprécions que moyennement le modèle de « résidents étrangers » et « exilés » (p. 423-424), notre réaction ne devrait pas être de le rejeter mais de renouveler notre pensée (cf. Rm 12,1-2) pour accueillir cette réalité biblique que nous trouvons en 1 Pierre 1-2[7].

Faire appel au livre des Actes pour suggérer que nous avons un devoir d’innovation théologique n’est pas de mise. Certains développements rapportés dans le livre des Actes remplissent un rôle charnière dans l’histoire du salut et ne sont pas normatifs pour notre époque. Ils ne représentent pas une invitation à « l’adaptation de l’Evangile par l’Eglise pour de nouvelles circonstances » (p. 70) en 2022.

Cet ouvrage peut être valorisé pour les remarques exégétiques sur les livres néotestamentaires qu’il traite, et il comporte de grands pans très édifiants. La comparaison entre les trois prédications de Paul (Ac 13 ; 14 ; 17) est bien instructive. Beaucoup des remarques que l’auteur met en avant à propos de la culture sont appréciables, et sa discussion concernant l’arrière-plan de l’apôtre Paul est aussi éclairante. Il ressort même de cet écrit que l’auteur chérit l’Evangile. Le style est agréable pour la lectrice/le lecteur[8]. Mais ce livre ne peut être recommandé comme manuel de contextualisation. En attendant la parution en français d’un meilleur livre à ce sujet, nous conseillerions la lecture de deux ouvrages[9] qui chevauchent partiellement d’importantes thématiques abordées par le livre : Donald Carson, Le Christ et la culture[10], et Gregory Beale, Manuel de lecture de l’Ancien Testament par le Nouveau Testament[11].

James HELY HUTCHINSON


  1. Roy MUSASIWA, « Contextualization », dans John CORRIE, dir., Dictionary of Mission Theology, Evangelical Foundations, Nottingham/Downers Grove, IVP, 2007, p. 66. ↩︎

  2. Une expression qui revient dans le livre est « l’événement du Christ » (ou « l’événement Christ »). ↩︎

  3. En réalité, l’auteur est plus optimiste dans le livre que cette formule-choc ne le laisse entendre. A la p. 65, il reconnaît le « principe transculturel que le salut ne se fait que par grâce, au moyen de la foi, pour les Juifs comme pour les non-Juifs » (cf. aussi p. 127-128). ↩︎

  4. Cf. la première grande partie de Donald A. CARSON, The Gagging of God, Christianity Confronts Pluralism, Grand Rapids, Zondervan, 1996, p. 57-137. ↩︎

  5. Cf. notre enseignement à ce sujet apporté dans le cadre du séminaire Évangile 21, mai 2018, https://evangile21.thegospelcoalition.org/conference_media/hierarchie-de-doctrines (consulté le 19 janvier 2022). ↩︎

  6. L’auteur porte un regard plus favorable que les Ecritures sur les « aspirations religieuses des êtres humains » (p. 112), estimant que « les Athéniens, leur passé et même leurs ardeurs religieuses, ont été touchés par la grâce de Dieu » (p. 111). Il parle de « la grâce prévenante de Dieu » à l’œuvre dans la révélation générale (p. 111). La réalité biblique, c’est qu’en dehors du Christ, les êtres humains sont spirituellement morts, aveugles, sourds, enchaînés, perdus, pas encore nés… – dans un état d’incapacité totale (Ep 2,1-5 ; Ep 2,12 ; 2 Co 4,4 ; Jn 9,39ss ; Mc 4,11-12 [Es 6,10] ; Lc 15 ; Lc 19,10 ; Jn 3,5 ; Jn 8,34…). ↩︎

  7. Flemming ne traite pas les épîtres générales, mais nous ne lui reprochons pas cela en soi. ↩︎

  8. Compte tenu du sujet qu’est la contextualisation, il n’est pas inapproprié de relever l’approche d’« équivalence formelle » en matière de traduction qui se manifeste par une syntaxe, des formules et des termes repris assez directement de la langue de Shakespeare ; nous trouvons même un néologisme (« évangélistique ») qui revient à plusieurs reprises. ↩︎

  9. Le second notamment à titre de réponse au chapitre 5 du livre de Flemming. ↩︎

  10. Une évaluation de la pensée de H. Richard Niebuhr sur la culture, tr. de l’anglais (Christ and Culture Revisited, 2008), Trois-Rivières [Québec], Publications Chrétiennes, 2017, 314 p. ↩︎

  11. tr. de l’anglais (Handbook on the New Testament Use of the Old Testament, 2012) par Vincent MARTY-TERRAIN, Editions HET-PRO, Saint-Légier, 2020, 279 p. ↩︎