
Alain COMBES, L’oralité dans la prédication, Histoire et perspectives, Charols, Excelsis, 2021, 141 p.
Dans une culture protestante où beaucoup d’ouvrages sont consacrés au sujet de la prédication, peu cependant sont ceux qui s’intéressent plus spécifiquement à la question de sa forme finale : comment bien la dire à ses auditeurs. Pourtant, par définition, une prédication n’est-elle pas conçue pour être proclamée ?
On n’est pas surpris qu’Alain Combes, qui a consacré toute une partie de sa vie et de ses dons à « l’art de dire » le texte biblique — en Eglise ou hors les murs ! —, s’y intéresse de plus près.
L’auteur élabore son projet à partir d’un immense travail historique sur les ressources disponibles pour chaque époque[1] : transcriptions de sermons, récits de témoins, travaux d’historiens et autres ouvrages consacrés au sujet…
Ce livre — est-ce en raison de l’histoire et de la sensibilité personnelles de l’auteur — nous situe aussi à la croisée des identités chrétiennes : entre passion des Pères (Saint Augustin, Jean Chrysostome…) et harangues passionnées du Moyen-Age ; entre prédication d’un pasteur huguenot au « Désert » et « prône » d’un abbé talentueux à la cour du Roi de France ; entre sobriété de l’homélie catholique contemporaine et sermon théâtral d’un télévangéliste américain[2].
Outre un bon aperçu des critères d’oralité qui comptaient pour chaque époque et dans chaque culture - et des effets sur les auditeurs ! - ce livre nous donne un bon aperçu de la manière avec laquelle les prédications furent jugées, selon le niveau socio-culturel de leur lieu de ministère ou les enjeux théologiques de leur temps.
Si la sagesse de l’expérience d’Alain Combes sur la question de l’oralité ne se dément pas[3], l’on sent aussi au fil des pages combien ce thème le passionne, et constitue pour lui une cause à défendre encore aujourd’hui.
Cet ouvrage, court et plutôt bien écrit, suscitera sans doute de l’intérêt chez quiconque — prédicateur ou auditeur — est convaincu qu’il ne suffit pas de bien préparer le texte d’un sermon pour ensuite bien le dire.
Cependant, si la force du propos d’Alain Combes réside dans le regard qu’il porte en tant qu’expert de l’oralité et défenseur d’une lecture biblique bien faite, cela fait aussi en partie sa faiblesse. Il l’annonce dès le départ, aucune réflexion sur le contenu des prédications ne sera proposée[4]. Cette décision l’empêche malheureusement de nous faire réfléchir à la fonction du texte biblique (pourtant si cher à ses yeux !) dans le déroulement de la prédication, comme la puissance prévue par Dieu pour toucher les cœurs et persuader les auditeurs. Le prédicateur, qui devrait se demander comment son oralité doit être au service de la Parole, se retrouve seul face à l’idée, fausse selon nous, que la puissance du propos dépend au premier chef de la seule capacité oratoire.
L’auteur note bien la réticence du protestantisme historique vis-à-vis de la forme, mais il ne s’attarde pas sur la raison de cette réticence[5]. Et si cette réticence était liée au fait que, ayant redécouvert la Bible comme la seule source d’autorité dans l’Eglise, les Réformateurs et leurs héritiers avaient craint qu’un art oratoire trop soigné, au lieu de servir la puissance de la Parole, risquait plutôt de la diminuer ?
En conclusion, disons « pourquoi pas » : pourquoi ne pas lire ce livre pour réfléchir un peu à l’importance de l’expression orale dans notre ministère de la Parole, tout en veillant à ne jamais sacrifier le fond sur l’autel de la forme (2 Tm 4,1-5).
Les nombreuses citations et anecdotes qui viennent enrichir le propos et la bibliographie bien fournie (p. 137ss) donnent un aperçu d’un travail de recherche important. ↩︎
A partir de la p. 106, Combes propose une analyse du verbe et de la gestuelle de Jimmy Swaggart, télévangéliste des années 80. On se dit parfois que, pour un ouvrage publié en 2021, les références et les exemples sont un peu datés. ↩︎
Voir à partir de la p. 121, les quelques « pistes pour une formation » : quelques éléments utiles concernant les règles élémentaires de diction et de prononciation, toujours précieux à (ré)entendre. ↩︎
Voir p. 5, première phrase : « Nous ne nous attacherons pas ici au contenu des prédications, sujet qui a depuis toujours fait la matière presque exclusive des ouvrages sur l’éloquence sacrée ». De notre point de vue, ce fait n’est pas automatiquement lié à un désintérêt pour l’art oratoire mais — pourquoi pas — à un attachement à la fidélité du prédicateur de la Réforme au texte biblique comme puissance (voir infra). ↩︎
L’auteur se borne à mentionner l’austérité notoire ou le manque de finesse des prédicateurs issus de la Réforme, ainsi que les critiques narquoises de leurs opposants, dont le grand Erasme. Ainsi, p.50-51, un extrait de son Eloge de la folie : « Ils commencent d’une voix qu’ils n’entendent pas eux-mêmes, comme si cela valait la peine de parler pour n’être compris de personne… ». ↩︎