
Joe Rigney, L’étrange éclat des plaisirs de la terre : Nourrir sa passion pour Dieu en jouissant de ses dons merveilleux, trad. par Annie Lisimaque et Loanne Procopio, Marpent, BLF, 2024, 142 p.
Lorsque je m’assois dans une salle de cinéma ou que je partage un bon apéro avec des amis, devrais-je être en train de regretter de ne pas être en train de lire ma Bible ou d’annoncer l’Évangile autour de moi ? C’est la question à laquelle Joe Rigney cherche à répondre, et qui provient d’une tension présente dans la Bible elle-même : puisque Dieu nous appelle à ne trouver notre plaisir qu’en lui (par ex. Ps 73.25), comment pouvons-nous aussi jouir de ses bienfaits terrestres (par ex. 1Tm 4.4) ? Dans quelle mesure pouvons-nous profiter de ses dons terrestres sans basculer dans l’idolâtrie ?
L’auteur commence par rappeler comment toute la création participe à la révélation générale de Dieu, montrant d’une manière ou d’une autre qui il est. Plus encore, dans sa Parole (sa révélation spéciale), il utilise toutes sortes de métaphores qui font appel à notre expérience du monde créé. Ainsi, profiter des bonnes choses créées par Dieu n’est pas nécessairement en contradiction avec l’amour pour Dieu. Dès le jardin d’Éden, jouir de la création était un moyen de connaître Dieu, de le glorifier et d’accomplir notre mission. C’est ce que Rigney appelle l’approche intégrative et qui se résume sous la formule de « prendre plaisir en Dieu en toutes choses et de toutes choses en Dieu » (p. 62). Si nous ne dissocions pas les dons du donateur, profiter des plaisirs contribue à une vie orientée par Dieu et qui témoigne de qui est Dieu.
Cependant, le danger de l’ingratitude et de l’idolâtrie, c’est-à-dire d’aimer des choses plus que Dieu ou à sa place, nous guette toujours. Rigney nous propose de contrôler cela grâce à l’approche comparative, qui consiste à placer Dieu face à ses dons et à conclure que Dieu est infiniment supérieur. Pour cela, nous avons besoin de « points d’ancrage » réguliers pour contempler Dieu, à la fois directs (principalement par la prière, la Parole et la communauté) et indirects (« devenir sensible à la présence de Dieu de façon subtile, presque inconsciente » lors de nos activités, p. 83 – cette notion reste malheureusement assez vague). Nous pouvons vérifier que Dieu reste pour nous plus précieux que les plaisirs de la terre en renonçant à nous-mêmes, en étant généreux, et en ayant la bonne réaction face à la souffrance (qui consiste à éprouver de la tristesse sans se révolter contre Dieu).
L’auteur puise donc dans la Bible une invitation aux chrétiens à jouir pleinement des « délices terrestres légitimes » (p. 68), et cela pour la gloire de Dieu. Il nous montre comment cela est possible concrètement, tout en proposant les garde-fous nécessaires pour ne pas se mettre à adorer la créature plutôt que le créateur (Rm 1.25). On regrette seulement qu’il y ait peu de réflexions sur la manière dont Christ, l’Homme par excellence, a lui-même incarné cela. Cet ouvrage, d’un style vivant et accessible à tous, est excellent pour les chrétiens qui ont tendance à penser que la vie chrétienne est austère, et nous encourage à montrer la beauté de l’Évangile aussi dans la manière dont nous profitons de la vie. La réflexion sur notre attitude dans la souffrance est particulièrement précieuse, tant pour l’affronter dans notre vie que pour accompagner d’autres personnes.
Il me semble cependant que dans le monde évangélique d’Europe francophone, la tendance actuelle est plus au consumérisme qu’à l’ascétisme (c’est-à-dire le fait de restreindre ses désirs) : peut-être avons-nous premièrement besoin de comprendre et de pratiquer cette « approche comparative » ? Au moins dans certains domaines matériels, pour beaucoup d’entre nous l’appel à glorifier Dieu consisterait-il plus à renoncer et à être généreux qu’à « désactiver le régulateur de vitesse » en ce qui concerne les plaisirs légitimes (p. 68) ?