L’église sans les murs

Recension
Calendar15 janvier 2022
PersonJames Hely Hutchinson
Couverture

Eric ZANDER, L’église sans les murs, Cheminer ensemble avec Jésus, Romanel-sur-Lausanne, Maison de la Bible, 2021, 310 p.

Ce livre, entériné par Daniel Liechti et Raphaël Anzenberger, correspond à un appel passionné à « [se lancer] dans le mouvement du royaume[1] ». L’auteur exhorte son lectorat à « sortir du carcan » de l’institutionnalisation qu’il repère dans bien des structures ecclésiales contemporaines et à « redécouvrir [quatre] principes élémentaires originels[2] ». Eric Zander, ancien directeur francophone de la Mission Evangélique Belge, propose, dans la première partie du livre, une critique cinglante[3] du milieu évangélique de l’Europe francophone dont le « modèle d’église dominant » serait en voie de disparition[4]. Ensuite, dans les deuxième et troisième parties, il développe et illustre les « principes élémentaires non négociables[5] » ou « valeurs essentielles[6] » qu’il prescrit et met en place pour Vianova, organisme qui succède à la Mission Evangélique Belge. Dans les lignes qui suivent, je propose de passer en revue les quatre principes avant de revenir sur la première partie du livre.

« Intégration »
Le premier principe fondamental, c’est « l’intégration du disciple et de l’église au cœur du monde » (p. 89), sur le modèle de l’incarnation (p. 126) :

La redécouverte du principe essentiel de l’incarnation fait exploser le mur de séparation (entre Dieu et l’humanité et puis entre les « églises » et les autres) et nous envoie « hors des murs » à la rencontre de l’autre, dans son monde. Elle reformate l’identité de l’église et des disciples dans une dynamique centrifuge ou missionnelle.

Il me semble qu’il y a ici une difficulté théologique qui explique peut-être le fait que Zander privilégie la notion de « royaume » par rapport à celle de l’Eglise[7] et rejette l’idée – pourtant biblique (Ep 4,7-16) – que les croyants ont pour tâche de construire l’Eglise[8] (p. 78-79). En effet, alors que les disciples sont certainement envoyés dans le monde, l’Eglise, elle, ne l’est pas. Dans la nouvelle alliance, l’Eglise doit promouvoir une dynamique de mission centrifuge et doit envoyer des personnes en mission, mais elle ne s’envoie pas elle-même en tant que telle, ni ne « s’intègre » dans le monde.

Cela dit, je suis d’accord avec beaucoup d’éléments du chapitre 6, dont le principe de l’auto-abnégation en vue d’atteindre des gens de l’extérieur[9], et j’admire la démarche de donner une grande priorité à l’implication des croyants au sein d’associations séculières locales.

« Cheminement »
Le deuxième principe est le fait de « cheminer » (avec) : « Au lieu … de catégoriser celles et ceux qui nous entourent en les plaçant soit d’un côté soit de l’autre, le bon ou le mauvais, nous pouvons aussi et simplement les rencontrer sur leur chemin de vie et marcher un bout avec eux » (p. 128). Zander réagit fortement à l’idée de « classer celui de l’extérieur comme non-chrétien » (p. 131), car « …parmi ‟ceux du dehors” … on trouve … ceux qui marchent vers [Dieu] et cherchent la lumière » (p. 133). Autrement dit, avant le moment de leur conversion, il y aurait des « chercheurs de Dieu sur le chemin vers Jésus » (p. 291). Ce point de vue théologique provient de « récits de vie » (p. 134) qu’il a entendus[10] – ce dont des personnes ont témoigné concernant leur vie. Par exemple, « Carlo relatait comment il avait une vie avec Dieu depuis toujours, malgré sa décision de confier sa vie à Jésus à l’âge de cinquante-deux ans » (p. 134).

Mais ce n’est pas sur la base de tels témoignages qu’on devrait développer des convictions théologiques, et les Ecritures ne laissent pas de place au doute concernant la condition des personnes en dehors du Christ : elles sont totalement incapables par elles-mêmes de se tourner vers Dieu[11]. La « recherche sincère de Dieu » (p. 45 ; cf. p. 217-224) n’existe pas (Rm 3,11), même si le désir de connaître un monde meilleur est enraciné dans le cœur de chaque être humain (Ec 3,11). Dans l’évaluation du témoignage de Carlo, il faudrait distinguer la providence de Dieu (qui englobe tout) et l’action salvatrice de Dieu (qui s’opère par l’Evangile).

Je contresigne cependant ce souci de l’auteur : il faudrait éviter de « considérer les ‟perdus” avec supériorité » (p. 137). Par ailleurs, je suis admiratif devant ses démarches de « [s’investir] dans des relations authentiques et profondes » avec les gens du dehors (p. 219). Mais ce n’est pas pour autant que nous avons l’autorisation biblique de rendre floue la distinction entre croyant et non-croyant. Cette binarité (croyant/non-croyant), qui le rebute (p. 134), est biblique (p. ex., Mt 13 ; Mt 25 ; Mc 4,10-12). Au fond, il le reconnaît, surtout dans la perspective du jugement dernier (p. 128), et il insiste même sur l’importance que les nouveaux convertis affichent leur couleur (p. 231).

Zander applique la notion de cheminement également au croyant, et là, nous ne pouvons qu’abonder dans son sens : que Dieu nous donne de progresser en sanctification !

« Communauté »
Selon le troisième principe, « [l]es églises doivent redevenir des espaces d’épanouissement où chacun trouve sa place dans la famille de Dieu comme fils, fille, frère ou sœur, des communautés renouvelées qui préfigurent le royaume à venir » (p. 157). Je suis largement d’accord avec Zander[12] (et je pense qu’il serait étonné de découvrir la qualité des relations qui se vivent au sein de certaines Eglises de l’Europe francophone qu’il ne connaît pas !).

Mais, conformément à son insistance à ne pas tracer de distinction claire entre ceux du dedans et ceux du dehors, la notion de famille qui apparaît chez Zander n’est pas tout à fait celle des Ecritures : « Nous avons choisi de ne pas tenir de liste de membres, mais d’accueillir ‟dans la famille” tous ceux qui veulent cheminer avec nous en suivant Jésus. Il n’y a ainsi pas de ‟non-chrétiens” face à des ‟membres” » (p. 241).

Cela soulève la question de savoir comment (si ?), selon ce modèle, la discipline d’Eglise peut fonctionner…

« Participation »
D’après le quatrième principe de Zander, il faudrait « redécouvrir le moteur du fonctionnement de l’église, à savoir la participation de chacun des disciples, une contribution horizontale et réciproque… » (p. 161). Il exhorte les leaders à promouvoir cela, citant – à plusieurs reprises – Ephésiens 4,12 (ch. 9 et ch. 12). Nous pouvons, en principe, répondre avec un « Amen » massif, mais on peut regretter que Zander n’explicite pas ce que le passage d’Ephésiens 4 souligne, à savoir le rôle de la parole de Dieu dans ce processus. Par contre, il précise (p. 259) :

Nous devons dépasser la communication verbale qui stimule la compréhension intellectuelle. Le regard, le toucher, les sons, même les odeurs peuvent être mis à contribution…

La décoration, les couleurs, l’odeur, le fond d’écran, la propreté, l’aménagement, la luminosité, tout contribue, que l’on veuille ou non, à l’ambiance de la rencontre et oriente notre état d’esprit. C’est cette combinaison du décor et du scenario qui va échafauder le script du film de la rencontre et emmener les participants dans un voyage bouleversant.

Il préfère parler du pasteur-docteur comme « facilitateur » ou « coordinateur » (p. 161, 277), et il minore l’importance de la prédication au profit d’une « homilétique participative » (p. 57, 279-286). En effet, il pose la question : « Pourquoi restons-nous … braqués, surtout dans le cadre du culte public, sur le monologue d’un professionnel ou spécialiste en direction d’auditeurs passifs ? Pourquoi nos institutions de formation biblique orientent-elles ainsi leurs cours d’homilétique ? » Ma réponse à cette question, c’est que la prédication est incontournable dans le plan de Dieu : ce qui est en cause ici, c’est le caractère de Dieu et de son message, l’exemple de Jésus et des apôtres mandatés par lui, plusieurs passages des lettres de Paul… et la doctrine des Ecritures.

C’est, en effet, surtout dans ce domaine-là que je me trouve en porte-à-faux avec Zander dans ce livre. Je l’admire en tant que leader intègre, entier, zélé, talentueux, prêt à quitter sa zone de confort (p. 106) et à encourir des sacrifices impressionnants en vue d’atteindre les non-croyants. Il est un modèle sur ces plans-là. Mais dans son attitude vis-à-vis de la parole de Dieu, il y a trop de considérations qui laissent à désirer. Il est, certes, rassurant de constater qu’il est soucieux de se garder des dérives théologiques des Eglises émergentes (p. 71) ; il rapporte un événement dans une Eglise londonienne qui l’a refroidi du fait de l’absence de la parole. Et il cite régulièrement la parole. Mais cela ne veut pas dire qu’elle est toujours utilisée à bon escient ni que toutes les idées de son livre sont le fruit des Ecritures qui, à notre sens, ne sont pas suffisamment « aux commandes » dans son discours. Notons quelques travers en plus de ce que nous avons déjà relevé dans ce domaine. (1) Nous trouvons des emplois arbitraires ou allégorisants de la parole (« Jetez les filets de l’autre côté ! », p. 21 ; « nouvelles outres », p. 83). (2) Il embrasse le mysticisme qui consiste à rechercher la voix de Dieu en dehors des Ecritures : « l’écoute de son Esprit dans la prière et la contemplation » (p. 292). Ainsi, il nous demande d’accepter sa propre interprétation théologique de ses expériences, y compris quant à la façon dont il estime entendre la parole de Dieu. « Il m’a fallu le cadeau du désespoir pour entendre la voix du Maître, pour oser envisager un autre chemin, pour avancer dans l’inconnu en suivant sa voix, pour sortir du carcan » (p. 68). Est-ce que cela veut dire que nous autres, qui ne sommes pas « voyageurs sur le même chemin » que lui (p. 306), n’écoutons pas encore la voix de Jésus ? Si l’on met en pratique les principes de son livre, « Jésus montrera la voie », assure-t-il (p. 305). Comment, et comment le sait-il ? En dehors des Ecritures ? (3) Il semble considérer que le royaume de Dieu peut progresser en dehors de la parole (« manifester l’Evangile par nos actes de bonté et rapprocher le royaume de Dieu de nos contemporains », p. 291). « Sans forcément beaucoup de paroles ‟évangélisatrices”, plus nous incarnons l’Evangile dans la vie des gens, plus il devient une vraie bonne nouvelle pour leurs vies » (p. 203). (4) Il y a un accent placé sur la créativité pour promouvoir les expériences multisensorielles (p. 259ss)… Qu’en est-il alors de la suffisance des Ecritures ? N’est-ce pas à travers la proclamation de l’Evangile que Dieu œuvre pour le salut (cf. Rm 10,14-17) ? La parole n’est-elle pas suffisante pour sanctifier les croyants et les équiper pour toute œuvre bonne (2 Tm 3,16-17) ? (5) Il est réticent quant à la proclamation publique de l’Evangile (p. 226-227), alors que la connotation de héraut est intrinsèque au sens fondamental de l’Evangile (Es 40,9-11 ; 52,7 ; 61,1 ; cf. 1 P 2,9).

Je réserve mes remarques sur la première partie de son livre pour la fin, car je peux recommander cette section à l’intention de responsables d’Eglise. Dans cette partie, l’auteur s’emploie à la critique de nos milieux évangéliques. Dans ses descriptions, la rhétorique pourrait blesser certains lecteurs/lectrices ou leur paraître condescendante. Mais nous gagnerions à écouter Zander sur certains points. Nous pouvons avoir l’impression qu’il « vide son sac », mais il peut aussi avoir raison. « La plus grande proportion de nos ‟offrandes au Seigneur” sert en définitive à notre propre confort » (p. 55) : cela serait-il vrai pour certaines de nos Eglises ? Le « principal repère » de la foi de beaucoup serait un « bâtiment cultuel » (p. 56) : là où c’est le cas, nous avons du travail à faire au niveau de l’enseignement. N’est-il pas vrai que certaines de nos Eglises « ambitionnent la maintenance par la pérennité de leurs traditions… » (p. 62) ? La liste de questions qu’il pose à la page 76 (p. ex. : « Pourquoi nous réunissons-nous ? Pourquoi le dimanche ? Pourquoi nous installons-nous systématiquement en rangées ? ») est utile. Ce n’est pas parce que les solutions que Zander propose sont bancales qu’il a tort de mettre le doigt sur des insuffisances auxquelles notre milieu devrait faire face[13].

Comme on pourrait s’y attendre, la préface de l’éditeur contient des propos positifs et élogieux par rapport au livre, mais nous lisons également cette recommandation : « …[Cet] ouvrage n’a pas pour vocation d’être normatif dans ses propositions pratiques… » ; « …[I]l serait erroné, après sa lecture, de s’engager à la hâte, sans discernement, dans une remise en question des institutions et fonctionnements ecclésiaux existants » (p. 7). Ajoutons ceci à titre de conclusion : étant donné qu’il n’est pas suffisamment solidement ancré au plan biblique et qu’il ne met pas l’Evangile au centre, ce n’est pas vers ce livre qu’il faudrait se tourner pour connaître les solutions aux problèmes que Zander évoque. En revanche, nous pouvons continuer à profiter de l’excellent livre de Mark Dever et Paul Alexander, L’Eglise intentionnelle (Lyon, Clé, 2007, 256 p.[14]) ainsi que de Colin Marshall et Tony Payne, L’essentiel dans l’Eglise (Lyon, Clé, 2014, 208 p.[15])


  1. P. 305. ↩︎

  2. P. 75. ↩︎

  3. L’adjectif qu’emploie Liechti est « décapant » (p. 11). ↩︎

  4. P. 24. ↩︎

  5. P. 297. ↩︎

  6. P. 82, n. 3. ↩︎

  7. Il a raison de vouloir éviter de confondre royaume et Eglise (p. 78-79), mais cette confusion transparaît quand même (p. 81, 84). ↩︎

  8. Zander semble pourtant reconnaître le bien-fondé de cette tâche au ch. 9. ↩︎

  9. L’accent sur l’humanitaire est moins convaincant. Le modèle incarnationnel – « indispensable » (p. 291) pour Zander – le pousse dans ce sens : « Jésus a passé plus de temps à servir, à guérir, à soulager, à encourager, qu’à prêcher la repentance en vue du pardon ou à annoncer sa mort pour les péchés » (p. 114). Nous répondons que les épîtres pastorales (1 Tm, 2 Tm, Tt) prescrivent les priorités ministérielles pour l’époque où nous sommes de l’histoire du salut. L’auteur souligne également notre responsabilité dans le domaine de l’écologie ; je suis moins persuadé que lui que nous sommes « appelés à partager [l’]avant-goût du ciel … par notre attitude visant à préserver la beauté et la qualité du cadre naturel dans lequel nous avons été placés » (p. 125). ↩︎

  10. Il est vrai qu’il cite aussi Jean 3,21, mais « la personne que Jean a en tête en cet endroit est celle qui répond favorablement à l’invitation de l’Evangile – celle qui a la vie en Christ (v. 15) » (Leon MORRIS, The Gospel According to John, Grand Rapids, Eerdmans, 1995, p. 208). ↩︎

  11. Ep 2,1-5 ; Os 6,2 ; Ep 2,12 ; 2 Co 4,4 ; Jn 9,39ss ; Mc 4,11-12 (Es 6,10) ; Lc 15 ; Lc 19,10 ; 2 Tm 2,25-26 ; 1 Co 2,14 ; Jr 13,23 ; Jn 3,5 ; Jn 6,44 ; Jn 6,65 ; Col 1,13 ; Rm 5,6 ; Ac 26,18 ; Rm 5,10 ; Col 1,21 ; Jn 8,34 ; Ps 14,1/Ps 53,2 ; Jn 3,36 ; Mt 7,13 ; Es 64,6 ; Rm 3,10-20 ; Jr 4,22 ; Jr 5,21 ; Jr 2,13 ; Jr 17,9 ; Jr 8,22 ; Jr 30,12-15 ; Es 42,18 ; Es 59,2 ; Jr 2,22 ; Jr 5,3 ; Jr 6,10 ; Jr 6,29 ; Gn 6,5. ↩︎

  12. Insistons toutefois sur le fait que notre « épanouissement » n’est pas une fin en soi. ↩︎

  13. Puisque l’auteur prophétise la disparition de notre milieu sous sa forme actuelle et vise à y apporter un remède, certains seraient peut-être intéressés de savoir ce qu’a été l’expérience de Zander en matière de conversions. Combien de personnes se tournent vers Dieu dans la repentance et la foi au sein des structures de Vianova ? Il mentionne qu’il a vu « plusieurs conversions » chaque année (p. 22). Gloire à Dieu ! En même temps, il précise aussi que « seuls quelques-uns passent le cap de l’engagement radical » (p. 231), et les rassemblements suivant son modèle ne dépassent pas une cinquantaine de personnes (p. 274). Zander clôture le corps du livre en évoquant « le potentiel d’une courbe exponentielle d’impact sur le monde… » (p. 304, c’est nous qui soulignons ; cf. p. 274) si l’on suit les principes qu’il énonce dans l’ouvrage. ↩︎

  14. Tr. de l’anglais (The Deliberate Church, 2005). ↩︎

  15. Tr. de l’anglais (The Trellis and the Vine, 2009). ↩︎