Juges pour toi

Recension
Calendar5 décembre 2024
PersonMike Evans
Couverture

Timothy KELLER, Juges pour toi, traduit de l’anglais (Judges for You, 2013) par Joanne Mayhew, Marpent, BLF, 2024, 248p.

Le livre des Juges ne figure pas parmi les livres les plus agréables ou les plus édifiants à lire compte tenu des nombreux récits d’intrigue, de violence, de haine, de vengeance, de bestialité, de perversions sexuelles, de mégalomanie, de népotisme et autres vices. Il est l’un des plus sanguinaires de la Bible et on est en droit d’être étonné et de s’interroger sur sa présence dans le canon. Doit-il être considéré uniquement du point de vue de sa valeur historique ? En dehors de la faillite flagrante d’Israël à obéir aux commandements de l’Éternel pendant toute cette période, ce livre recèle-t-il d’autres enseignements utiles aux lecteurs ? Keller n’élude aucune de ces questions. Avec son style accessible et engageant, il fait le travail d’un funambule en démontrant d’un côté la perversion avilissante du cœur humain et de l’autre côté l’insondabilité de la grâce du Dieu sauveur.

L’auteur plonge rapidement dans le texte et ne se formalise pas avec les questions d’auteur, de date de rédaction ou de style. C’est dans les annexes qu’il revient brièvement sur ces questions avec une carte indiquant la répartition territoriale des tribus et la provenance de chaque juge, deux tableaux qui illustrent les cycles des Juges ainsi qu’un trop bref article sur le ḥêrem ou le dévouement à l’interdit des habitants de Canaan qui, pour les lecteurs modernes, ressemble étrangement à une purification ethnique.

Chacun des récits majeurs est passé en revue et Keller démontre clairement le déclin moral et spirituel d’Israël pendant toute cette période d’environ 300 ans. Il met en évidence les failles, pour ne pas dire les fragilités de certains juges, tels que Gédéon, Jephté et Samson et c’est à ce dernier qu’il consacre le plus de place dans son analyse. Il termine en affirmant qu’en fin de cette période d’histoire, Israël ainsi que les derniers juges étaient coupables des mêmes péchés qui caractérisaient les Cananéens et qui avaient occasionné la conquête sous Josué. On s’identifie avec l’étonnement et le dégoût de l’auteur lorsqu’il relate les deux conclusions concernant les lévites corrompus. Keller démontre clairement que la situation à la fin du livre était pire qu’au début avec le chaos, l’anarchie et l’absence d’autorité d’où la phrase, quatre fois répétée : « En ce temps-là, il n’y avait point de roi en Israël ».

Keller est très fort lorsqu’il définit l’éloignement cyclique d’Israël en termes d’idolâtrie. Évidemment, pour ceux qui connaissent son livre Les idoles du cœur, cela ne surprend pas car il est célèbre pour avoir utilisé la catégorie de l’« idolâtrie » afin d’expliquer le péché. Il établit avec brio le lien entre le récit biblique et le monde contemporain en décrivant l’idolâtrie moderne, analogue dans le fond sans être identique dans la forme. Personne ne peut ignorer la pertinence de sa démarche et rares sont ceux qui ne seraient pas interpellés. Nous devons nous débarrasser des idoles, dit-il, mais nous ne pouvons pas nous débarrasser du besoin d’adorer.

Nous constatons que c’est le pasteur soucieux de son troupeau qui aborde le texte ; chaque chapitre relève davantage d’une prédication que d’une étude textuelle systématique. Cependant, pour les personnes qui s’aventurent pour la première fois dans le livre des Juges, c’est riche et Keller donne envie d’approfondir la matière. Le lien avec l’Évangile est omniprésent et Keller, comme un ouvrier soucieux de la vérité, ramène constamment à la croix en exhortant ses lecteurs à la repentance. Keller évite d’être moralisateur dans ses analyses et applications. On peut toutefois regretter son impatience à arriver aux applications qui s’entremêlent avec ses explications du récit. Nonobstant il ne laisse personne indifférent. Certaines affirmations ou extrapolations du texte étonnent, comme lorsqu’il écrit que Baraq préfigure le grand Libérateur (p. 68), ou en indiquant que la tribu de Dan, ayant migré sur un territoire hors des frontières allouées par Dieu, ne se retrouvera pas au ciel (p. 205).

Cela dit, cet ouvrage mérite d’être lu aussi bien par le pasteur qui prépare une série sur les Juges que par le jeune converti curieux de comprendre ce livre inhabituel.