
René FREY, Introduction à la théologie de la nouvelle alliance, Trois-Rivières [Québec], Impact Académia, 2022, 648 p.
L’importance de bien saisir l’articulation entre les alliances que Dieu a scellées est largement reconnue, cela en vue de mieux comprendre l’histoire du salut. C’est de manière progressive, au travers de ses Écritures, que notre grand Dieu a choisi de nous révéler son merveilleux plan centré sur le Fils. Par conséquent, il nous appartient de creuser le texte (avec son aide) afin d’apprécier tous les contours de ce dévoilement. C’est pourquoi le sujet de la nouveauté dans la nouvelle alliance devrait intéresser tous les croyants. Comment toutes les promesses de Dieu trouvent-elles leur « oui » en Jésus Christ (2 Co 1,20) ? Le livre de Frey est un outil extrêmement bénéfique à nous qui voudrions creuser cette question.
La partie principale de ce livre, c’est l’interaction de Frey avec tout le spectre de pensée sur les alliances - à la fois les systèmes qui prônent (1) la continuité des alliances (qu’on appelle la théologie allianciste [TA] - les réformés et réformés baptistes), et ceux qui favorisent (2) la discontinuité - c’est-à-dire ceux qui partagent la théologie dispensationaliste (TD, soit classique soit progressive). Le but dans son ouvrage, c’est de nous proposer une nouvelle voie, une « voie mitoyenne » (p.40) entre ces deux systèmes de pensée. Selon Frey, il s’agit d’une voie avec un poids historique important[1], et cette voie s’appelle la théologie de la nouvelle alliance (TNA). Voici un tableau qui résume de façon visuelle ses propos :

Si c’est la toute première fois que vous entendez parler de tels termes et idées sur les alliances, il n’y a aucun souci ! Frey explique de manière très accessible et succincte tous ces systèmes, ainsi que leurs fondements puisés dans le texte biblique.
Mais pourquoi a-t-on besoin de cette « nouvelle voie » ? L’auteur constate un problème avec les deux extrêmes du spectre.
D’abord, l’auteur remet en question la compréhension primordiale de la TA : l’idée d’une seule « alliance de grâce » qui « englobe toutes les autres [alliances] » (p.42). Ce sujet est vaste et profond, et mériterait un traitement plus ample que celui que Frey lui accorde, mais je suis d’accord avec lui que la TA (par cette alliance pré-créationnelle et englobante) est coupable de « niveler les deux Testaments » et « [d’]aplati[r]… le lien entre les deux Testaments par cette doctrine de l’alliance de grâce » (p.41). Contrairement à la pensée allianciste qui voit la continuité incessante au travers de l’histoire, l’Écriture semble nous proposer clairement une nouvelle alliance qui n’est pas comme l’ancienne (cf. Jr 31,32 ; Hé 8,9) !
A l’autre extrémité du spectre se trouve la théologie dispensationaliste (TD) - classique ou progressive – par rapport à laquelle Frey perçoit, dans les écrits des théologiens comme John MacArthur et Craig Blaising, un système qui ne donne pas assez de place à la continuité et la typologie. Selon la TD, la nouvelle alliance n’est pas l’accomplissement final des promesses antérieures, mais elle « reporte les prophéties de l’Ancien Testament à des accomplissements littéraux à la fin des temps sans tenir compte des accomplissements, dans les réalités spirituelles, de la première venue de Jésus-Christ » (p.41). Selon Frey, voir un règne littéral et national d’Israël dans son pays pendant le millénium serait « un recul » (p.511) par rapport au plan salvateur de Dieu réalisé dans l’Eglise.
Alors, si Frey a raison, et l’on n’est pas censé voir uniquement la continuité ni la discontinuité au travers de l’histoire du salut, quelle est la compréhension la plus exacte et fidèle selon les Écritures ? Frey propose, à l’aide de nombreux exemples, une pensée mitoyenne de la TNA avec sa triade ‘DCT’ : la continuité, la discontinuité et la transformation. Par ce moyen, il trace un chemin entre les deux pôles de la pensée.
Même je ne suis pas d’accord avec Frey sur tous les points, je peux recommander vivement l’ouvrage pour les chapitres suivants qui présentent des points forts :
- Chapitre 10 : Une étude de Jérémie 31 dans laquelle Frey discerne quatre nouveautés (je ne vais pas gâcher la surprise : la lecture en vaut vraiment la peine !)
- Chapitre 14 : Une étude sur les points de discontinuité (il en cite douze !) entre l’ancienne et la nouvelle dans le chapitre phare de 2 Corinthiens 3
- Chapitre 15 : La relation entre les alliances selon l’épître aux Hébreux
- Chapitre 19-20 : Comment lire les Dix Commandements sous la nouvelle alliance
- Chapitre 26 : Une section très utile sur Romains 9-11 - et le sens du verset disputé « tout Israël sera sauvé », considéré dans son contexte
Pour ce qui pourrait être amélioré, je pense qu’il extrêmement louable que l’auteur cite autant d’écrits de théologiens de la TA et de la TD, mais j’aurais apprécié une analyse plus approfondie des raisons pour lesquelles ils adoptent leurs méthodes. Deuxièmement, je crois personnellement que pour tout système qui doit tenir la route, il faudrait considérer son bon fonctionnement depuis Genèse 1 jusqu’à Apocalypse 22. C’est pourquoi je regrette que Frey ne commence pas au tout début des Ecritures. Il préfère se concentrer surtout sur la relation entre l’ancienne et la nouvelle alliance. Si vous recherchez un ouvrage qui traite toutes les alliances, merci de ne pas ignorer ces deux excellents livres: (i) Peter J. GENTRY, Stephen J. WELLUM, Kingdom through Covenant, A Biblical-Theological Understanding of the Covenants, Wheaton [Illinois], Crossway, 2012, 848 p. et (ii) James HELY HUTCHINSON, La nouveauté de la nouvelle alliance, Comprendre les rapports entre les alliances bibliques, Charols, Excelsis, 2022, 334 p.
Pour ma part, je ne suis pas « néoallianciste », mais je me situe assez proche de son point de vue en tant que « allianciste progressif » qui partage beaucoup plus de similarités que de différences[2]. Cela dit, il reste des points assez majeurs que Frey n’essaie pas de défendre dans son livre[3]. A part cela, j’adhère fortement à son herméneutique et le schéma CDT - et j’estime qu’il présente une bonne approche du dévoilement des Écritures.
Enfin, à qui ce livre se destine-t-il ? A mon avis, tout croyant trouverait là une réflexion bénéfique et édifiante sur l’œuvre de Dieu en Christ - que vous soyez vous-mêmes réformé ou dispensationaliste ou que vous n’ayez pas encore fait votre choix (!) C’est un livre accessible, enrichissant, profond, axé sur le texte biblique, et une bonne introduction aux différentes approches de l’unité de la Meilleure Histoire qui soit.
Cf. les ch. 4 à 7 sur l’historicité du mouvement dans les écrits des Pères de l’Eglise, les frères suisses anabaptistes et la première génération de baptistes particuliers anglais. ↩︎
Pour aller plus loin merci de consulter cet article (en anglais) : https://www.thegospelcoalition.org/essay/progressive-covenantalism-and-new-covenant-theology/ (consulté le 4 janvier 2024). ↩︎
De ce que j’ai pu saisir, la majorité des néoalliancistes (mais pas tous) nient ces trois idées-clé que l’alliancisme progressif affirme : (1) l’obéissance active de Christ imputée au croyant ; (2) Les Dix Commandements comme étant un reflet de la volonté morale de Dieu, (3) la réalité d’une alliance entre Dieu et Adam (p. ex., voir les remarques de Frey à ce sujet à la p. 561). ↩︎