
Neal BLOUGH, Histoire, identité et dialogue, Réformes et réformes radicales (Perspectives anabaptistes), Charols, Excelsis, 2022, 352 p.
Avec ce nouveau livre, Neal Blough nous emmène une nouvelle fois[1] sur son terrain de recherche privilégié : l’anabaptisme, ce mouvement, né de la Réforme protestante, qui fut rapidement perçu par les Réformateurs comme une branche dissidente, accusée de sectarisme, d’être un courant « non-protestant ». L’auteur nous rappelle que ce mouvement a très vite été rejeté et persécuté par les pouvoirs civils, et cela parfois, faut-il tristement le reconnaître, avec la « bénédiction » des « leaders » réformés, comme Martin Luther (cf. p.70). Le professeur Blough, fort de sa volonté d’avoir une démarche historique[2], c’est-à-dire la plus neutre possible, contextualisée et non-polémique, exprime néanmoins clairement son intention pour ce nouvel ouvrage : la « réhabilitation » de l’anabaptisme (cf. p.334).
L’auteur ne cache pas les violences et les excès scandaleux qu’a pu connaître ce courant dit de la « réforme radicale », dans ses propres « rangs »[3]. Il ne nie pas non plus que certains positionnements théologiques, notamment sur la rédemption et la justification transformatrice[4] pouvaient être perçus comme trop proches des positionnements catholiques de la grâce infuse[5] par ceux qui luttaient pour la « sola gratia ». Il n’en reste pas moins que Blough tente de nous convaincre (et je trouve que c’est convaincant) que, même si le mouvement n’a pas été uniforme dans toutes ses convictions, l’anabaptisme du XVIème siècle, dans ses positions herméneutiques[6], débouchant sur des pratiques singulières en ce temps-là[7], a un caractère profondément protestant. Il utilise, entre autres, l’exposé des principes de la foi chrétienne dans la confession de Schleitheim, publiée en 1527. Il cite aussi de nombreux textes des protagonistes anabaptistes.
Saluons donc la démarche du professeur Blough qui, d’une manière plutôt simple et accessible, a le désir que ses lecteurs découvrent ou redécouvrent ce mouvement réformateur mis, à tort selon lui, à la marge de la Réforme. Il voudrait que les faiblesses de ce courant, et de la Réforme en général, nous servent d’avertissement face aux débordements que peut connaître toute bonne intention. Il nourrit aussi l’espoir que les forces de l’anabaptisme, et notamment son fort accent communautaire, questionnent notre monde évangélique actuel, par exemple, sur son individualisme[8].
Saluons également la volonté de l’auteur de faire partie de ceux qui favorisent la création de « ponts » entre les différents mouvements chrétiens qui s’édifient, selon lui, par une meilleure compréhension de notre histoire commune et des ruptures qui sont survenues. Une démarche historique qui a déjà pu servir, rappelle-t-il, à établir des conversations entre luthériens et mennonites, avec des demandes de pardon à la clé. Notons toutefois aussi que Neal Blough a des intentions œcuméniques : il désire promouvoir le dialogue entre les différents « courants chrétiens », et donc pas seulement entre protestants. Il y a, par exemple, dans le livre un chapitre où l’auteur fait des parallèles entre certaines convictions[9] de Pilgram Marpeck[10] et celles de Vatican II. Certains lecteurs peuvent donc apprécier cet aspect du livre et d’autres pas. Mettons tout de même en avant que le professeur Blough n’est pas dupe et que ce dialogue qu’il encourage, à partir d’une démarche de distanciation et de vérification commune de l’histoire, ne fait pas abstraction, explique-t-il, des différences. Il ne prétend pas que tout le monde a raison ! Il ne faut pas craindre donc, souligne-t-il, d’affirmer ses convictions, toujours, naturellement, avec amour.
En définitive, je recommande ce livre aux amateurs d’histoire, mais aussi à tout chrétien ayant à cœur de mieux connaître l’histoire du christianisme et de l’Église. Mieux connaître son histoire, c’est souvent moins caricaturer l’autre, être plus juste, pouvoir aussi analyser sa propre tradition pour mieux la comprendre et se positionner personnellement, concrètement.
Neal Blough a déjà écrit plusieurs articles ou livres sur ce sujet, parus notamment dans la collection « perspectives anabaptistes ». ↩︎
Cf. ch. 7. ↩︎
Pensons, p. ex., à la réforme de Münster (1534-1535) qui est devenue anti-pédobaptiste et violente. ↩︎
Défendue entre autres par Balthasar Hubmaier. ↩︎
Conception qui met en avant que la grâce est donnée par Dieu au pécheur, en vertu de l’œuvre du Christ, pour l’aider à changer. D’après cette conception, l’homme coopère avec Dieu pour son salut. On s’éloigne de la notion scripturaire de la grâce comme faveur divine. ↩︎
L’auteur met en avant que le principe même de la sola scriptura explique la pluralité et la conflictualité au sein même du mouvement naissant. ↩︎
Citons par exemple le pédo-baptisme et la prise de distance avec les pouvoirs civils. ↩︎
Cf ch. 14. ↩︎
Notamment sur la sacramentalité de l’Église : voir ch. 13. ↩︎
Un penseur important de l’anabaptisme allemand. ↩︎