
Brad DICKSON, Hébreux – Commentaire biblique, Lyon, Éditions Clé, 2023, 359 p.
Les chrétiens de toutes les époques ont été confrontés à des épreuves de toutes sortes. Il n’en va pas autrement de nos jours. La forme de l’épreuve peut varier selon l’endroit où l’on vit, mais le problème fondamental reste toujours le même : face à la lassitude, voire le désespoir, vers quoi (ou vers qui) le croyant en difficulté doit-il se tourner ? La réponse que propose l’épître aux Hébreux est à la fois simple et profonde : Jésus-Christ. Simple, car le chrétien ne cesse jamais d’avoir besoin du Christ. Profonde, car ce Christ est bien plus grand que nous ne le pensons.
L’épître aux Hébreux est une exhortation majestueuse à s’émerveiller de la supériorité de Jésus-Christ. Malgré cela, elle a été largement négligée par les spécialistes (et les Églises évangéliques) jusqu’à tout récemment. Les commentaires modernes et accessibles sur ce livre sont, à une exception notable près, quasi inexistants en français[1]. Nous pouvons donc être reconnaissants à Brad Dickson pour son nouvel ouvrage très édifiant qui vise à mettre en lumière les richesses de cette épître pour un large lectorat francophone, notamment les pasteurs et les croyants lambda.
Après une introduction concise qui aborde des questions fondamentales telles que la paternité, l’occasion et la structure, le commentaire suit les sections principales du livre (1,1-3 ; 1,4-2,18 ; 3,1-4,13 ; 4,14-7,28 ; 8,1-10,21 ; 10,22-13,25) en se basant sur la traduction de la Segond 21. Dickson propose dans chaque chapitre une courte introduction, comprenant une idée principale et un plan du texte, suivie d’une discussion approfondie des versets en question. Il conclut la section par un résumé du message, plusieurs pistes d’application et des questions de réflexion. A titre de comparaison, ceux qui ont apprécié le commentaire de Dominique Angers sur l’épître aux Éphésiens[2] se sentiront à l’aise en voyant un format qui ressemble à celui-ci à bien des égards. Cet agencement sera bien utile pour le pasteur occupé ainsi que l’animateur d’une étude biblique interactive.
Plusieurs points positifs de ce commentaire méritent d’être soulignés. D’abord, Dickson est bien versé dans la littérature sur l’épître aux Hébreux sans laisser les discussions techniques dominer les grandes lignes de son argumentation. J’ai particulièrement apprécié sa volonté d’aborder les variantes textuelles liées à l’utilisation de la Septante par l’auteur (une question qui risque de troubler un lecteur avisé de cette épître), ainsi que ses critiques de certains choix de traduction dans nos Bibles françaises. Deuxièmement, à l’instar de l’auteur de l’épître aux Hébreux lui-même, Dickson a une grande capacité à être théologique et pastoral en même temps. Il n’a pas peur de discuter des questions théologiques soulevées par le texte (p. ex., les hérésies christologiques prônées par les témoins de Jéhovah ou les interprétations dispensationalistes des textes tels que Jérémie 31,31-34), même s’il se garde d’imposer sa grille de théologie systématique sur le texte[3]. Il démontre également à maintes reprises comment un concept ou une citation de l’Ancien Testament est pertinent pour notre persévérance dans la foi. Lié à ce dernier point, troisièmement, il est à noter que Dickson écrit avant tout en tant que pasteur. Là où trop de commentaires sont techniques à outrance mais ne parviennent pas à toucher le cœur, il est évident à chaque page que Dickson se préoccupe du troupeau du Christ parce qu’il est lui-même passionné pour le Christ.
Certains lecteurs ne seront peut-être pas convaincus par toutes les décisions exégétiques (p. ex., sa discussion de la traduction de « testament/alliance » en 9,16[4]) et son découpage du livre est parfois pour le moins surprenant (p. ex. la décision de diviser 1,1-4 au verset 3, bien qu’il s’agisse d’une seule phrase dans l’original). Mais ces objections n’enlèvent rien à la qualité du commentaire.
Pourtant, j’aimerais suggérer pour ma part une critique qui pourrait être plus significative pour ceux qui souhaitent bénéficier de ce commentaire en préparant une série de prédications sur l’épître aux Hébreux, à savoir l’explication de Dickson sur l’intention pastorale de l’épître. Quasi tous les interprètes de l’épître aux Hébreux y discernent trois idées-clé : 1) la supériorité de Jésus, 2) la nécessité de persévérer et 3) un contraste entre l’Ancien et le Nouveau Testament. La question est de savoir quel est le lien entre ces trois thèmes. Dickson, quant à lui, s’inscrit dans une longue tradition de commentateurs qui estiment que l’auteur s’adressait à des lecteurs juifs tentés d’abandonner le Christ en revenant aux structures religieuses du judaïsme. Face à la persécution croissante, l’auteur se sert des comparaisons entre l’Ancien et le Nouveau Testament pour convaincre ses destinataires « tiraillés entre la synagogue et l’assemblée des chrétiens[5] » de ne pas revenir aux sacrifices lévitiques et à la loi de Moïse pour se consacrer entièrement au Christ. Bien que cette interprétation soit possible, je ne pense pas qu’elle soit la meilleure, comme l’ont reconnu certains commentaires plus récents[6].
Premièrement, j’ai trouvé problématique que Dickson fasse souvent des déclarations qui ne sont en fait que des supputations au regard du texte. Le scénario de l’introduction où Dickson nous replonge dans la réalité des premiers lecteurs est créatif, mais il est également très spéculatif. A d’autres endroits, Dickson affirme, par exemple, que « [les] premiers lecteurs… avaient une objection théologique importante à l’abandon des sacrifices »[7]. Le problème, c’est qu’il n’y a pas un seul verset qui dit explicitement que c’est le cas. En réalité, bon nombre des applications de Dickson s’adapteraient mieux à la lettre de Paul aux Galates où l’apostasie vers le judaïsme est clairement à l’ordre du jour[8]. En effet, il est à mon sens tout à fait possible de comprendre de façon inverse les contrastes entre l’Ancien et le Nouveau Testaments qui traversent toute l’épître. Par exemple, en lisant les descriptions du tabernacle en 9,1-5, on se demande pourquoi l’auteur prend le temps d’expliquer ces détails aux chrétiens juifs qui connaissaient déjà bien ces structures cultuelles ? Ne serait-il pas plus logique de supposer que ces chrétiens (juifs ou païens) ne connaissaient pas suffisamment la signification des structures du système lévitique, d’où le fait que l’auteur les décrit en détail avant de montrer leur accomplissement en Christ ?[9]
Deuxièmement, je crois que l’hypothèse du « retour au judaïsme » rend difficile l’application de la lettre à notre contexte actuel. Il est intéressant de noter que, malgré l’accent mis sur l’application dans le commentaire, Dickson ne définit presque nulle part ce que serait aujourd’hui l’équivalent d’un retour au judaïsme[10]. Se pourrait-il donc que l’auteur ne cherche pas à contrer un retour vers le judaïsme (une apostasie spécifique), mais un éloignement loin du Christ (une apostasie générale) ? Certes, il y aura des gens dans nos Églises qui seront tentés par la sécurité de la religion tangible, mais c’est rarement le cas. Un danger de l’hypothèse de Dickson, c’est qu’elle risque de conduire le prédicateur à présupposer que, pour bien appliquer le texte à ses auditeurs, il doit considérer que les membres de l’assemblée sont des futurs apostats du catholicisme romain ou de l’Islam. En revanche, les applications de Dickson sont pour la plupart très générales – et peut-être que c’est là le but de l’épître aussi ! S’éloigner du Christ est un danger pour nous tous, quel que soit notre arrière-plan religieux !
Je suggère que l’on perçoive l’intention pastorale de l’épître aux Hébreux, non en ayant recours à des reconstitutions historiques, mais en la plaçant dans l’histoire de la Bible. La supériorité de Jésus est fondée, non sur une série de comparaisons statiques, mais sur le parcours de Jésus, le Fils de Dieu. Ce parcours nous est présenté en filigrane dès 1,1-4 et se développe de façon chronologique tout au long du livre. Lors de son incarnation et sa mort (1,5-4,13), sa résurrection (4,14-7,28) et son exaltation à la droite du Père (8,1-10,25), Jésus retrace le chemin de l’exode afin que nous puissions le suivre. Pour le dire simplement, Dieu le Fils (1,2) est devenu un fils (divino-humain – 1,4) afin de conduire beaucoup de fils à la gloire (2,10). Entre l’aujourd’hui (1,5) de sa résurrection/exaltation et le jour de son retour (cf. 10,26-12,29) où Dieu fera de ses ennemis son marchepied (1,13 ; cf. Ps 110,1), le peuple de Dieu chemine à travers le désert de ce monde (3,7-4-11) vers sa patrie céleste (11,13-16). Le contraste entre le nouveau et l’ancien régime montre la supériorité du nouveau, non pas parce que les destinataires voulaient retourner à l’ancien, mais parce que grâce au nouveau, nous disposons de toutes les ressources qu’il nous faut en Christ pour achever la course (10,19-25 ; 12,1-3), à la différence du peuple d’Israël qui est mort dans le désert (3,7-18). La persévérance ne peut être que le fruit de la nouvelle alliance, « puisque la loi n’a rien amené à la perfection » (7,19) ! L’apostasie devrait donc être impensable !
À une époque où il est devenu à la mode de déconstruire sa foi (c’est-à-dire apostasier) et où le christianisme est de plus en plus marginalisé, l’épître aux Hébreux a une pertinence directe pour n’importe quel croyant en Jésus-Christ qui est tenté de jeter l’éponge. Que le Seigneur se serve de « cette parole d’exhortation » (13,22, TOB) à l’aide de ce commentaire stimulant de Brad Dickson pour nous aider à franchir la ligne d’arrivée.
Samuel BÉNÉTREAU, L’Épitre Aux Hébreux, tomes 1 et 2 (Commentaire évangélique de la Bible), Vaux-sur-Seine, Édifac, 1989. ↩︎
Dominique ANGERS, Éphésiens : Commentaire pratique du Nouveau Testament (Collection Parle-moi maintenant), Marpent, BLF, 2021, 420 p. ↩︎
Cf. DICKSON, p. 156. ↩︎
Cf. DICKSON, p. 213-214. ↩︎
Cf. DICKSON, p. 29. ↩︎
P. ex., David PETERSON, Hebrews (Tyndale Old Testament Commentaries), Downers Grove [Illinois]/Londres, Inter-Varsity Press, 2020, 332 p. ; Sigurd GRINDHEIM, The Letter to the Hebrews (Pillar New Testament Commentary), Grand Rapids [Michigan], Eerdmans, 2024, 814 p. ↩︎
DICKSON, p. 232. ↩︎
Cf. DICKSON, p. 178. ↩︎
Dickson a également tort de dire que l’auteur était lui-même juif en se basant sur le pronom personnel en 1,1 et traduit par la Segond 21 (« nos ancêtres »), car celui-ci manque dans les manuscrits les plus fiables. Cf. les arguments de Paul ELLINGWORTH (The Epistle to the Hebrews [New International Greek Testament Commentary], Grand Rapids [Michigan], Eerdmans, 1993, p. 92) qui explique pourquoi il est peu probable qu’il s’agisse de la leçon originale. ↩︎
Voir ses exemples à la p. 340. ↩︎