
Aaldert PRINS, From Hope to Hardship, The Missionary Dreams and Disappointments of the Belgian Gospel Mission 1918-1962, Louvain, Leuven University Press, 2025, 239 p.
Recenser un livre en anglais pour Bibliodok est exceptionnel mais reflète l’importance de cet ouvrage pour des croyants œuvrant pour le Christ en Belgique, soucieux de comprendre le paysage évangélique belge et/ou désireux de sonder les questions complexes qu’implique l’activité missionnaire dans un pays européen. Comme pour d’autres ouvrages de théologie historique, nous gagnons en sagesse en lisant ce livre.
L’auteur, Aaldert Prins, est connu pour son expertise en tant qu’archiviste principal au sein d’Evadoc[1]. From Hope to Hardship plonge ses racines dans les recherches impressionnantes qu’il a menées, y compris au sein de l’Institut Biblique de Bruxelles (IBB), pour sa thèse de doctorat (2015). Conformément au sous-titre, il s’agit de l’histoire de la Mission Evangélique Belge (MEB) jusqu’au moment de la mise sur pied de ce qui est aujourd’hui l’Association des Eglises Protestantes Evangéliques de Belgique (la fin de la période en question correspond grosso modo au début du ministère de George Winston).
Pour les lecteurs risquant de vénérer les personnages iconiques des deux premières générations de la MEB, ce livre pourvoit à un rectificatif. Prins ne prend pas de gants en mettant en évidence la conviction déplacée concernant l’imminence de l’enlèvement de l’Eglise (« cinq ou dix ans au maximum », p. 61), le décalage entre les données sur le terrain et leur version masquée ou maquillée communiquée aux donateurs américains, les incohérences dans la politique concernant le rôle des femmes[2], les insuffisances du leadership exercé par les co-directeurs de la deuxième génération, le renoncement au plan salarial imposé aux ouvriers, le traitement plus favorable des Américains par rapport aux Européens, les dénaturations de la vérité, les divisions et les conflits… Le chapitre 10 est particulièrement difficile à lire et relève d’ailleurs de la partie de l’histoire qui est la plus proche de nous.
Un pourcentage élevé du livre concerne des questions financières, et l’auteur expose nettement les faiblesses des « faith missions » (agences missionnaires demandant un train de vie précaire aux ouvriers de l’Evangile, au nom d’une dépendance particulière envers Dieu).
Etudier les combats d’hier peut être éclairant et nous mettre au défi. La question de quels partenariats poursuivre et éviter (ainsi que la perception d’autrui concernant son identité théologique) revient régulièrement dans le livre[3]. Nous pouvons trouver étrange qu’on estimait nécessaire de décourager les conversations entre membres d’une Eglise locale avant le début de la rencontre dominicale, mais sur d’autres plans sommes-nous devenus laxistes au regard des Ecritures et trop conformes à notre culture contemporaine (cf. p. 113, p. 187) ?
Par ailleurs, nous, qui sommes trop jeunes pour avoir connu la Deuxième Guerre mondiale, devrions être conscients des avantages de la paix pour l’évangélisation (cf. 1 Tm 2,1-5 et le ch. 9 du livre). L’élan évangélisateur dont ont fait preuve nos devanciers de la période entre les deux Guerres est frappant. En définitive, c’est ce qui permet un bilan positif pour la MEB (p. 205). Cela dit, paradoxalement, l’auteur peut également conclure qu’au final, la MEB n’a pas connu un succès comparable à celui du ministère des Norton durant la Première Guerre mondiale (p. 205).
Il arrive que l’impartialité de Prins en tant qu’historien se trouve compromise. Par exemple, il conteste le bien-fondé de la politique d’implanter des Eglises là où il y avait déjà une présence protestante, alors que cette dernière était, aux yeux des Norton, libérale (p. 76). En effet, Prins conçoit – à mauvais escient, me semble-t-il – que la collaboration menée par la MEB était parfois trop étroite, et dans cette perspective Odilon Vansteenberghe est dépeint sous un jour défavorable (p. ex., 185-186). Ou encore, l’auteur fait l’amalgame entre certaines attitudes, déplorables à juste titre, envers les femmes et un complémentarisme biblique sain (p. 88-94).
Trois informations concernant l’IBB, fondé la même année que la MEB et en faisant partie, m’ont surpris. (1) Avant la mise sur pied de l’Institut[4], l’idée d’établir une école pour la France et la Belgique avait été considérée auprès de Ruben Saillens (qui a fini par fonder l’Institut Biblique de Nogent-sur-Marne deux ans plus tard, en 1921). Saillens « ne s’intéressait pas à une école dispensationaliste proposant des cours basés uniquement sur les cursus de l’Institut Biblique Moody[5] » (p. 85). (2) « Les étudiants qui n’embrassaient pas le prémillénarisme dispensationaliste ne pouvaient pas accéder à la troisième année[6] et ne recevaient pas leur diplôme » (p. 87). (3) Entre 1927 et 1936, la section francophone de l’Institut était fermée, faute d’étudiants.
Que les bénéfices qu’apporte la lecture de ce livre puissent également être connus des francophones qui n’ont pas accès à la langue de Shakespeare.
https://www.evadoc.be/fr (lien consulté le 5 août 2025). ↩︎
Les femmes ont été totalement exclues de la formation à l’Institut entre 1932 et 1934 ; Edith Norton a pourtant été accueillie à la direction de la MEB en 1934. ↩︎
Cf. notre livre Sacrés désaccords !, Une méthode pour trier mes convictions quand d’autres ne croient pas comme moi, Marpent, BLF, 2023, 191 p. ↩︎
Portant au départ le nom « Ecole Biblique de Belge » (!) : Prins mentionne le caractère grammaticalement incorrect de cette désignation (p. 85). Dans le même ordre d’idée, le nom « Mission belge évangélique » (qu’on voit encore sur la façade du 7, rue du Moniteur) a été grammaticalement rectifié en 1931. ↩︎
Parmi d’autres pierres d’achoppement évoquées à la p. 85. ↩︎
Une année pratique, équivalente à la quatrième année aujourd’hui. ↩︎