
Évangéliser la France sécularisée du 21e siècle (Les Textes du CNEF), CNEF, BLF Éditions, Marpent [France], 2022, 257 p.
Introduction
Une façon de décrire ce livre serait de le comparer à une visite chez le médecin. Une maladie nécessite à la fois un diagnostic et un traitement, et cela n’est pas moins vrai sur le plan spirituel que sur le plan physique. La maladie en question est le fait qu’il existe près de 55 millions de Français « qui n’ont plus aucun ou très peu de lien avec une Église, de quelque confession que ce soit[1] ». Pourquoi est-ce le cas ? D’un côté, en dehors de l’Église, nous vivons dans une culture (parfois hostile) qui évolue rapidement. De l’autre côté, c’est l’Église elle-même qui pose problème : ses méthodes[2], ses craintes[3], son manque de foi[4]. Comment faire face à ce diagnostic et quel en est le traitement ? C’est à ces questions que les auteurs de ce recueil, publié par le CNEF à la suite d’une enquête réalisée en 2020, essaient de répondre.
Résumé
Le livre se divise en quatre parties dont la première constitue le cœur du livre[5]. Celle-ci vise à définir ce qu’est une Église en bonne santé, à savoir « une communauté de croyants qui aiment Dieu de tout leur être et qui aiment les autres…dans leur contexte culturel[6] ». Concrètement, l’Église (en tant que nouvelle humanité) doit chercher à cultiver des relations interpersonnelles saines entre ses membres et avec le monde extérieur (ch. 1) en étant plausible dans un contexte postchrétien (ch. 2). Une Église voudra être « culturellement adaptée » (ch. 3) pour qu’elle puisse vivre à la fois en mode « rassemblé » et « dispersé » (ch. 4-6). C’est lorsque l’Église apprendra à vivre en mode « hybride » grâce aux initiatives des croyants, et surtout grâce à l’élaboration de projets d’action sociale, que sa visibilité sera assurée. Ainsi, l’Évangile sera rendu plus attrayant pour nos contemporains qui seront, eux-mêmes, amenés à poser des questions en rapport avec la foi chrétienne.
Évaluation
Il y a des choses appréciables dans le « traitement » que ce livre apporte à la maladie citée plus haut. En particulier, il est louable que les auteurs veuillent changer le paradigme[7] de nos Églises en mettant l’accent sur le fait que notre évangélisation se vit dans notre quotidien. Deux citations démontrent cela clairement : « La conviction profonde exprimée dans ce rapport, c’est qu’il faut persuader chaque chrétien que le meilleur endroit pour évangéliser, c’est dans le cadre de la vie quotidienne de chaque croyant[8] ». Et quelques pages plus loin, nous lisons ceci : « Lorsque nous saisissons les implications [du modèle d’Éphésiens 4,11-16], cela réorientera notre conception de l’Église rassemblée, puisque notre adoration de Dieu, l’enseignement reçu, la prière, tout sert à notre apprentissage afin de glorifier le Seigneur dans notre vie de disciple tout au long de la semaine[9] ». En gros, l’appel lancé tout au long du livre à tisser des relations authentiques avec les gens dans le cadre de notre ministère quotidien est précieux et nécessaire.
Ajoutons à cela que plusieurs chapitres figurant dans la deuxième section du livre sont utiles pour stimuler la réflexion au sujet de l’évangélisation. L’annexe de Bastien Cuenot[10] sur l’évangélisation et les réseaux sociaux permet de comprendre l’ampleur du champ de mission que représente Internet. Le chapitre sur le rôle des groupes de discussion par Thomas Hodapp[11] met en avant la simplicité et l’efficacité de ces moments de partage. Et malgré le fait que le seul chapitre dédié à la prière[12] (écrit par Yan Newberry) ne compte que sept pages et soit caché à la fin des annexes, ces quelques lignes méritent d’être lues et mises en pratiques par toutes nos Églises.
Compte tenu de ces points forts, comment évaluer le traitement que nous proposent les auteurs de ce livre dans son ensemble ? En bref, je propose qu’il risque de prêter à confusion en raison d’un certain nombre de contradictions majeures. Mais avant d’y arriver, un mot sur le diagnostic s’impose. Tout simplement, il est frappant que le rapport qui sert de tremplin pour les diverses réflexions du livre ne comporte que 89 réponses valablement reçues[13] ! L’analyse culturelle que l’on retrouve dans le livre est précise et appréciable, mais il me semble un peu tiré par les cheveux de prescrire un tel traitement sur la base d’un échantillon aussi limité.
Quant au traitement, je suggère qu’il est caractérisé par un manque de clarté qui découle sûrement en grande partie du fait que plusieurs auteurs ont été invités à contribuer au livre. Même si l’on y trouve de nombreuses idées créatives et réfléchies, il sera nécessaire pour le lecteur attentif de les filtrer selon ses convictions théologiques. Quelques exemples suffiront pour illustrer le problème.
À plusieurs reprises, une déclaration est faite et ensuite contredite quelques passages plus loin. Par exemple, concernant l’évangélisation, il nous est dit dans l’introduction que « [l]’évangélisation est la proclamation publique de l’Évangile[14] », tandis que dans le témoignage de Daniel Liechti, il est affirmé que « [l]’évangélisation, ce n’est pas ‘faire quelque chose’, mais ‘être’[15]. ». Certes, les auteurs ne veulent pas opposer l’annonce de la bonne nouvelle de Jésus-Christ à l’action sociale et les deux ont leur place dans la vie chrétienne, mais l’on peut se demander s’ils sont d’accord sur ce qu’est la mission de l’Église ? Proclamation ou incarnation ? De plus, il est vrai que « nous collaborons avec Dieu dans sa mission », comme l’affirme Philippe Halliday dans son chapitre sur l’incarnation[16] (cf. 1 Co 3,9), mais il va trop loin lorsqu’il estime que la raison d’être de l’Église (c’est-à-dire sa mission) consiste à travailler avec Dieu pour « la restauration de toutes choses » (cf. Ac 3,21). Nous devrions affirmer plutôt qu’il existe des éléments de continuité et de discontinuité entre l’incarnation de Jésus et notre « incarnation » de l’Évangile au sein de nos cercles d’amis.
Un deuxième exemple d’incohérence se trouve dans le domaine de l’ecclésiologie. Au chapitre 3, il nous est dit que l’Église est un « rassemblement extraordinaire de chrétiens[17] » dont l’ unité ne dépend ni de l’âge, ni du sexe, ni de l’origine de ses membres. Comment cadrer cela avec la proposition (à la page suivante[18]) qu’il faut mettre en place des cultes « ciblés » pour atteindre des personnes d’une certaine tranche d’âge (p. ex. des jeunes professionnels) ? Et si l’Église n’est constituée que de chrétiens, peut-on dire (bibliquement parlant) que les non-croyants « appartiennent » à l’Église sans croire en l’Évangile[19] ? Au final, il sera difficile d’être une Église en bonne santé si nous ne savons pas ce qu’est véritablement une Église. De plus, quant au rassemblement du dimanche, il semble qu’à plusieurs endroits les auteurs ne soient pas d’accord sur son but (Adoration[20] ? Édification[21] ? Évangélisation[22] ?).
Dernièrement, en lisant ce livre, on se demande concrètement à quoi notre évangélisation devrait ressembler ? Et quelle place y a-t-il pour la parole de Dieu ? Dans son témoignage au chapitre 4, Daniel Liechti estime que « [d]istribuer de la littérature et communiquer l’Évangile de manière impersonnelle est devenu une perte de temps[23] ». David Brown, quant à lui, raconte dans une annexe comment son Église a démarré un deuxième culte méditatif basé sur une peinture célèbre ou un film[24]. Certes, il y a d’autres endroits dans le livre où l’on nous encourage à étudier la Bible en binômes[25] ou à profiter des ponts naturels pour annoncer l’Évangile[26], mais beaucoup d’idées dans ce livre reposent sur une sorte de fausse dichotomie qui implique que les chrétiens ont besoin d’ « un enseignement rigoureusement fidèle au texte et appliqué à la vie des auditeurs[27] », mais que les non-croyants ne pourront pas le supporter. En lisant certaines de ces suggestions, je ne pouvais m’empêcher de me demander comment l’apôtre Paul aurait réagi à ces idées ! J’ai du mal à croire que l’homme qui n’avait pas honte de prêcher aux gens dans la rue dans le livre des Actes et qui a écrit l’épître aux Romains pour inciter les chrétiens à la mission aurait adopté des modèles d’évangélisation qui reflètent plus les tendances de l’Église émergente que les priorités bibliques. Bien sûr, « dans un monde qui se méfie de tout mouvement qui semble proposer ‘la vérité’, c’est plutôt la beauté et l’efficacité concrète de l’Évangile qui pourront toucher les croyants[28] ». Certes, nous voulons que notre comportement honore pleinement la doctrine de Dieu notre Sauveur (Tt 2,10). Bien sûr, il est vrai que les temps ont changé, et que la manière de communiquer l’Evangile doit aussi évoluer. Mais il faut que l’Evangile soit communiqué – et c’est cela qui prime. L’Évangile sera toujours une folie (cf. 1 Co 1,18), quelle que soit la pertinence de nos cultes ciblés ou de nos initiatives sociales, mais néanmoins, c’est ce même Évangile qui est la puissance de Dieu pour quiconque croit (Rm 1,16 ; 1 Co 1,18). Il est la chose la plus glorieuse de l’univers (2 Co 4,4-6). Il serait dommage que, tout en adaptant nos méthodes pour atteindre une nouvelle génération de Français, nous oubliions à quel point le message de l’Évangile lui-même reste pertinent et puissant dans chaque génération.
En somme, nous pouvons apprécier le travail que le CNEF a effectué dans ce livre pour nous motiver à prendre au sérieux le défi de l’évangélisation de la France sécularisée. Cela dit, même si les pasteurs glaneront de nombreuses idées utiles dans ce livre, ils devront s’assurer que leur Église et eux-mêmes le lisent avec prudence et discernement.
P. 139-140. ↩︎
P. 65. ↩︎
P. 39-40. ↩︎
P. 39-40. ↩︎
La deuxième partie inclut l’intégralité de l’enquête réalisée par le CNEF, suivi de quelques témoignages de la part de pasteurs sur le terrain, ainsi que des pistes supplémentaires destinées à faciliter la mise en pratique du livre. Dans la troisième partie figurent la confession de foi du CNEF en plus de quelques documents de référence en lien avec l’évangélisation. Le livre se termine dans la quatrième partie par un « parcours évangélisation pertinente auprès des sécularisés » (PEPS) qui se destine à des groupes de chrétiens pour s’approprier le contenu du livre. ↩︎
P. 49. ↩︎
P. 117. ↩︎
P. 88. ↩︎
P. 106. ↩︎
P. 185-190. ↩︎
P. 195-202. ↩︎
P. 213-218. ↩︎
Pour être juste, les auteurs reconnaissent le nombre restreint de réponses à la page 24. De plus, deux autres enquêtes avaient été réalisées par le CNEF avant celle qui figure dans ce livre – cf. p. 38-41. ↩︎
P. 13. ↩︎
P. 65. ↩︎
P. 175. ↩︎
P. 79. ↩︎
Cf. P. 80 et p. 99. ↩︎
P. 69. ↩︎
P. 22. ↩︎
P. 98. ↩︎
P. 99. ↩︎
P. 65. ↩︎
P. 163. ↩︎
P. 104-105. ↩︎
P. 208-210. ↩︎
P. 76. ↩︎
P. 59. ↩︎