Dieu et sa Parole

Recension
Calendar13 avril 2024
PersonKeith Butler et James Hely Hutchinson
Couverture

Henri BLOCHER, Dieu et sa Parole (Florilège théologique 1), Charols/Vaux-sur-Seine, Excelsis/Edifac, 2022, 394 p.

Depuis plusieurs décennies, Henri Blocher est reconnu comme étant l’un des théologiens évangéliques les plus respectés au plan mondial. Son impact sur nos milieux évangéliques francophones est particulièrement significatif. Mais on peut parfois avoir du mal à mettre la main sur son point de vue sur tel ou tel sujet. Il a souvent exprimé sa pensée dans des articles, parus dans des revues diverses et variées ou dans des ouvrages collectifs, et on voudrait y accéder. Par la grâce de Dieu, de plus en plus de livres qui rassemblent ces articles voient le jour : les volumes de La Bible au microscope et, plus récemment, des Grandes questions de la théologie (voir cette recension ; celle sur le deuxième volume paraîtra bientôt sur www.bibliodok.com). Dieu et sa Parole a la particularité de rassembler des textes poussés, dont certains importants, dans le domaine de la doctrine de Dieu (la théologie proprement dite) et de la doctrine des Ecritures (la bibliologie).

Il faudra cependant être motivé pour faire face à une lecture exigeante, incluant du latin (souvent sans traduction), des translittérations d’hébreu et de grec, des noms de théologiens en abondance et des nuances théologiques parfois très fines. Par ailleurs, plusieurs des théologiens avec lesquels Blocher fait l’interaction risquent de nous sembler éloignés du contexte francophone et des années 2020, et il se peut que nous nous sentions également éloignés du contexte pour lequel et dans lequel l’auteur écrit. Malgré cela, la persévérance et la relecture produiront des fruits en abondance.

Dans cette recension, les remarques sur les articles relevant de la théologie proviennent de la plume de Keith Butler alors que celles portant sur les chapitres relatifs à la bibliologie sont de James Hely Hutchinson.

Nous apprécions la clarté de la méthode de Blocher dans les chapitres concernant la doctrine de Dieu : l’Écriture est la « norme normante » (p. 104), theopneustoi[1] (p. 117), le terrain solide sur lequel nous pouvons nous reposer avec toute confiance (p. 12). Alors qu’un danger qui guette les théologiens est de citer des versets hors contexte, Blocher fait appel non seulement aux affirmations individuelles mais aussi aux tendances « qui reflètent les sensibilités bibliques… telle une symphonie… » (p. 13).

La tradition trouve aussi sa bonne place. « Afin de laisser libre cours à l’autorité de l’Écriture, aucune tradition ne devrait jouer un rôle magistériel ; mais un rôle ministériel, oui, certes » (p. 14[2]). Même la philosophie et la science sont écoutées, compte tenu du fait que « toute vérité est la vérité de Dieu » (p. 126).Par ailleurs, Blocher évite d’invoquer le « mystère » comme échappatoire facile ; il nous met en garde face aux faciles antithèses (p.12) ; et il reconnaît un phénomène qui peut être trop aisément écarté comme une vision platonicienne de Dieu – à savoir, l’immuabilité de Dieu – comme étant d’abord biblique (p. 133).

Un premier chapitre porte justement sur l’immutabilité de Dieu et traite des difficultés que cette doctrine entraîne au sujet de la relation de Dieu avec ses créatures. Nous voyons à la fois la nature inchangeante de Dieu, qui nous incite à la confiance, et la vitalité de Dieu, qui nous incite à la relation authentique. C’est un double témoignage de l’Écriture que Blocher ne saurait pas « diluer » (p. 18). La conclusion nous semble résumer les données aussi bien que possible : « Dieu-pour-nous changeant et changeable ; Dieu-en-soi immuable.» C’est là « le meilleur modèle sur la table … bien que l’accent scripturaire porte sur l’immutabilité de Dieu dans ses relations avec nous » (p. 19[3]).

En même temps, nous lisons : « Dieu est libre d’aimer. Il est libre de choisir, de visiter, de devenir, en union… Il n’est pas prisonnier du pôle de ‟fixité”… » (p. 30). Est-ce vouloir avoir le beurre et l’argent du beurre ? A ce stade de la lecture, nous aurions envie de pouvoir profiter d’un chapitre sur la Trinité ontologique (la Trinité dans la perspective de ses relations entre Père, Fils et Saint-Esprit) et la Trinité économique (la Trinité dans la perspective de ses relations avec sa création).

Le deuxième chapitre présente une discussion rare sur l’immanence et la transcendance de Dieu. Nous sommes réconfortés et impressionnés par ces réalités précieuses qui trouvent encore plus leurs sens dans leurs appropriations au sein de la Trinité (le fait que tel attribut est particulièrement associé à telle personne de la Trinité). Mais les appropriations avec lesquelles le chapitre se termine, divisent-elles la Trinité ?

Celui qui cherche trouve : le troisième chapitre présente des réinterprétations récentes du dogme trinitaire, y compris la règle de Karl Rahner au sujet de la Trinité ontologique et économique (p. 69). Les jaillissements « évangéliques » sont malheureusement brefs, effleurant ou anticipant sur des discussions plus récentes sur la soumission éternelle du Fils, ainsi que sur le genre de Dieu.

Celui qui cherche trouve encore, car le quatrième chapitre présente l’une des seules discussions détaillées que nous avons lues sur les appropriations au sein de la Trinité. Un survol historique et trinitaire nous invite à « mieux entrevoir la Beauté du Dieu Tri-Un, en attendant la vision ‟face à face”… » (p. 114).

Le cinquième chapitre est également précieux et ne devrait pas échapper à celui qui veut réfléchir à la relation de Dieu avec le temps. Pas satisfait de la position classique concernant la nature atemporelle de Dieu, et rejetant d’emblée la théologie du process (p. 137), Blocher cherche d’autres façons de concilier les données bibliques. Il prend ses distances par rapport aux anthropomorphismes faciles (p. 130-131), et il souligne la beauté de « l’authentique renouvellement de sa grâce chaque matin » (Lm 3.22). Trois pistes de réflexion sont proposées. D’abord, Dieu place l’éternité dans le cœur de l’homme temporel (Ec 3.11) ; cette coexistence que l’homme possède de façon partielle, Dieu l’aurait-il de façon absolue et complète ? Deuxièmement, la pluralité au sein de l’unité de la Trinité nous permet-elle de songer à une pluralité dans le temps, avec une unité dans l’éternité ? Enfin, le plan éternel de Dieu invite l’homme à partager son éternité, lorsque tous les deux s’impliqueront dans le temps. Nous sommes, malheureusement, laissés sur notre faim, bien que Blocher nous invite à ne pas être attristés par la « bonne limitation que le Dieu éternel, sage et miséricordieux, notre Dieu, nous impose » (p. 142-143).

En ce qui concerne les articles relevant de la doctrine des Ecritures, les chapitres 6 et 7 sont particulièrement précieux. « Dieu et les écrivains bibliques : la question du double autorat » (ch. 6) est une traduction (quoique non par M. Blocher lui-même) d’un article phare de la grande collection, publiée en 2016, de 35 essais rassemblés par Donald Carson en vue de présenter une bibliologie robuste face aux nombreuses attaques[4]. Nous pouvons remercier les directeurs de ce volume, Lydia Jaeger, Jacques Nussbaumer et Christophe Paya, pour leur démarche de rendre ce texte important à la portée d’un lectorat francophone. « Dieu est l’auteur premier (auctor primarius) de l’Écriture » (p. 149), mais cela n’implique aucunement que les auteurs humains correspondent à des « plumes » ou à des « sténographes ». En revanche, « [c]e sont des hérauts, ambassadeurs et témoins responsables, des apprentis de Dieu bien entraînés, et ses fils et filles » (p. 211). Ainsi, « [l]e Dieu unique – Père, Fils/Parole, et Saint-Esprit – est capable de « souffler » le discours des auteurs humains comme étant le sien propre » (p. 215). Blocher fait surtout appel au modèle de « prophète », comme aussi à celui d’apôtre, pour articuler cette double paternité.

Dans le chapitre 7, Blocher défend, de façon fine, poussée, robuste et faisant autorité, la doctrine de l’inerrance face à des attaques menées sur de nombreux fronts. Sa maîtrise de la théologie historique ainsi que de la littérature contemporaine est impressionnante. Il est conscient de ce que défendre cette doctrine est « vital » (p. 272). Sans cette défense, on ouvre la porte au potentiel abandon d’autres « dogmes qui déplaisent à la sensibilité contemporaine … les peines éternelles, la démonologie, la substitution pénale, la morale sexuelle, etc. ». Bien plus, « on ne voit pas quel critère objectif permettrait d’exercer la discipline doctrinale une fois admise la présence d’erreurs » (p. 271).

Le chapitre 8 concerne la façon dont le langage biblique fonctionne. « [L]a vérité théologique n’est pas métaphorique – mais les métaphores dûment interprétées peuvent le servir » (p. 298). Il faudrait distinguer métaphore (p. ex., Dieu est un rocher pour nous qui sommes croyants) et analogie. Les assertions concernant Dieu sont analogiques : lorsqu’on affirme qu’il est sage, on ne laisse pas penser qu’il est sage « au même sens qu’un homme sage », mais on ne laisse pas non plus penser qu’il n’y ait aucune parenté de sens entre la sagesse divine et la sagesse humaine (p. 297)[5].

Le chapitre 9 défend « la vérité de l’histoire » biblique (p. 330). Le langage châtié dans ce chapitre ainsi que l’emploi de langues étrangères et anciennes placent la barre haut pour certains lecteurs, mais la rigueur de la défense est bien appréciable[6].

Le chapitre suivant aborde les livres apocryphes et renferme bien des informations éclairantes. Il est à noter que « [l]es Apocryphes ont été connus dès le début, mais plus haut on remonte dans le temps, plus rarement les trouve-t-on traités comme inspirés », selon Roger Beckwith, spécialiste conservateur dans le domaine du canon des Ecritures (p. 337). Blocher considère que l’utilité de ces écrits porte sur « des renseignements d’arrière-plan et de contexte, sur le judaïsme pré-chrétien » (p. 348), ce qui n’est guère controversé, mais encore qu’ils font partie de l’histoire du salut (p. 349-350). Sa démonstration sur ce dernier point n’est pas, à notre avis, persuasive : c’est même un bémol pour le livre. Cela dit, Blocher reste prudent, et les lecteurs de ce chapitre feraient bien de ne pas se méprendre sur ce qu’il entend en déclarant que « les Apocryphes préparent les affirmations néotestamentaires » dans bien des domaines (p. 350).

Dans le dernier chapitre du livre, « La canonicité : les observations d’un théologien », tout est recommandé, mais pour les personnes peu habituées au français de Blocher et autres langues citées par lui, nous recommanderions uniquement la dernière section (à partir de la p. 381). Il fait chaud au cœur de constater comment Dieu, par sa providence bienveillante, a orchestré ce que Roger Nicole appelle « la quasi-unanimité stupéfiante des Églises chrétiennes » en matière du canon du Nouveau Testament : « [a]lors que la chrétienté a été divisée sur tant d’enjeux, et non des moindres, le même Nouveau Testament … est reçu partout, avec les exceptions marginales des Syriens et des Coptes » (p. 388).


  1. Hélas, pas traduit dans le livre, mais Google aide le lecteur à comprendre : « soufflé/inspiré de Dieu ». ↩︎

  2. C’est lui qui souligne. ↩︎

  3. C’est lui qui souligne. ↩︎

  4. Donald A. CARSON, dir., The Enduring Authority of the Christian Scriptures, Londres, Apollos, 2016, 1240 p. ↩︎

  5. Selon le jargon qu’on emploie à ce titre, l’analogie n’est ainsi ni « univoque », ni « équivoque ». ↩︎

  6. Pour des lecteurs trouvant ce chapitre difficile mais ayant néanmoins une certaine aisance en lisant la langue de Shakespeare, l’ouvrage suivant est précieux : V. Philips LONG, The Art of Biblical History (Foundations of Contemporary Interpretation 5), Grand Rapids, Zondervan, 1994, 160 p. ↩︎