
John PIPER, Dieu est l’Évangile : méditations sur l’amour de Dieu manifesté par le don de lui-même, tr. de l’anglais (God Is the Gospel: Meditations on God’s Love as the Gift of Himself, 2005) par Marie-Marthe JALBERT, Publications chrétiennes, Trois-Rivières [Québec], Éditions Cruciforme, 2021, 215 p.
Si vous cherchez un résumé en trois mots de la théologie de John Piper, il ne faudrait pas aller plus loin que le titre de ce livre. Dieu est l’Évangile est une défense passionnée de ce que Dieu lui-même est « le bien suprême et le plus déterminant que nous procure l’Évangile sans lequel aucun autre don ne serait bon[1] ». Selon Piper, les réalités glorieuses de la bonne nouvelle telles que la justification ou l’adoption ne sont que des moyens pour atteindre un but ultime, à savoir jouir éternellement de la gloire de Dieu, qui nous est révélée sur la face du Christ[2].
Nous devrions être reconnaissants envers Dieu pour la valorisation de la centralité de l’Évangile dans le milieu évangélique francophone et, grâce aux Éditions Cruciforme, cet ouvrage donnera sans doute un élan à ce mouvement croissant.
Dieu est l’Évangile ressemble à une sorte de traité théologique correspondant à une analyse détaillée de son titre en onze chapitres. Piper commence en définissant le mot « Évangile » (εὐαγγέλιον) comme une nouvelle extraordinaire qui doit être proclamée (ch. 1). Cet Évangile contient de nombreuses facettes (ch. 2), mais aucune d’entre elles n’est le bien suprême (ch. 3). Pour démontrer cette idée, Piper s’appuie sur des textes comme Esaïe 40,9 (« Voici votre Dieu ») et surtout 2 Corinthiens 4,4-6 (ch. 4). Ce dernier passage constitue le verset-clé de l’argument de Piper et nous permet de comprendre ce qu’est ce bien suprême : la révélation de la personne de Jésus lui-même (« L’Évangile de la gloire du Christ » [2 Co 4,4]). La révélation du Christ dans l’Évangile nous libère de l’aveuglement de Satan afin que nous puissions contempler cette même gloire, à la fois maintenant et pour toujours. Notre plus grande espérance est de voir la gloire du Christ, qui est la gloire de Dieu le Père. Les chapitres suivants traitent de la relation entre la théologie de 2 Corinthiens 4,4-6 et l’œuvre de l’Esprit Saint et la foi (ch. 5), l’évangélisation et la sanctification (ch. 6), la joie de Dieu lui-même (ch. 7 ; cf. 1 Tm 1,11), la repentance (ch. 8), la reconnaissance et l’idolâtrie (ch. 9-10). Finalement, l’auteur explique que même si l’Évangile a certainement un impact sur notre vie présente, Dieu n’opère cette transformation en nous que dans le but de nous rendre capables de voir sa gloire face à face dans la nouvelle création (ch. 11). Bref, Dieu a créé l’univers afin que nous fassions grand cas de lui. Mais cela n’est pas une recette contre l’ennui ou la misère. Au contraire, les chrétiens passeront toute l’éternité à contempler la splendeur de Jésus et à accomplir d’innombrables actes d’amour, ce qui suscitera une joie grandissante chez eux pour la seule gloire de Dieu. Ainsi, comme Piper l’affirme, « ce sera alors évident que le bien ultime de l’Évangile est Dieu[3] ».
Il est difficile de ne pas se sentir interpellé par le contenu de ce livre. Ce qui est particulièrement appréciable chez Piper, c’est la façon dont il met en évidence la personne de Jésus comme étant le cœur de l’Évangile. Il est facile de réduire le christianisme à une liste de doctrines abstraites, mais Piper démontre de façon convaincante que l’Évangile est une bonne nouvelle justement parce qu’il est centré sur Christ lui-même. Certes, il ne veut aucunement minimiser les autres doctrines-clé de la foi, mais celles-ci doivent être comprises dans la perspective du but ultime[4]. Dans le même ordre d’idées, je pense que certains lecteurs (comme moi) pousseront un soupir de soulagement lorsqu’ils comprendront (grâce au chapitre 6) que le moteur principal de la sanctification ne consiste pas principalement à travailler dur, mais « à admirer Jésus-Christ à tel point que nos péchés nous paraissent étranges et choquants[5] ». Et pour tous ceux qui sont tentés de concevoir le paradis en termes purement égoïstes, les descriptions de Piper au chapitre 11 sont très précieuses : il nous met en appétit quant à notre espérance ultime, à savoir un peuple universel qui célèbrera la majesté de Jésus pour toujours, cela dans une création physique qui, elle, resplendira elle-même de la gloire de Dieu[6]. N’importe quel croyant ferait bien de méditer les vérités que Piper expose tout au long du livre pour son propre bien spirituel et pour le bien de l’Eglise.
Cependant, Dieu est l’Évangile n’est sans doute pas le livre le plus accessible de Piper, et cela pour plusieurs raisons. D’abord, l’argumentation de Piper est souvent très dense, surtout lorsqu’il cite à plusieurs reprises son théologien préféré, Jonathan Edwards. La deuxième moitié du livre souffre aussi d’un manque d’illustrations concrètes. En lisant les chapitres plus pratiques en particulier, un nouveau chrétien risque de se demander « Mais comment est-ce que je contemple la gloire de Christ au jour le jour ? » ou « comment savoir si je trouve davantage ma joie dans les dons de Dieu plutôt qu’en Dieu lui-même ? ». Le livre se prêterait donc plus facilement à des pasteurs qu’à une discussion dans le cadre d’un groupe de maison, par exemple[7].
Deuxièmement, il vaut la peine de souligner que certains propos de Piper prêtent à confusion ou méritent des explications plus développées. Par exemple, lorsqu’il déclare « qu’une prise de conscience de la valeur de Dieu précède une repentance, une tristesse véritable s’appuyant sur l’Évangile[8] », est-ce que cela remet en question l’authenticité de ma conversion « ordinaire » si je n’ai pas reconnu dans les larmes Dieu comme mon trésor suprême ? De même, si quelqu’un a du mal à « s’extasier devant la beauté…de Dieu » le lundi matin, est-ce que cela signifie que cette personne « [n’obéit] pas à l’Évangile et n’y [a] pas réellement cru[9] » ? Piper a sans doute répondu ailleurs à ce genre de questions, mais certains de ses propos risquent de miner l’assurance des lecteurs pour lesquels ses écrits ne sont pas familiers[10].
En dernier lieu, pour ce qui est de la version française du livre, la traduction n’est pas toujours facile à lire. Cela est probablement dû aux phrases théologiques complexes de Piper dans l’original, mais il n’empêche que la traduction comporte plusieurs fautes de frappe[11], des mots très soutenus[12], des anglicismes[13], des phrases qui tordent légèrement le sens de la version anglaise[14], des phrases qui sont difficiles à comprendre[15] et même des phrases n’ayant pas de sens du tout[16]. Malheureusement, la quantité de ces erreurs est gênante pour un lecteur francophone et ceux qui lisent l’anglais feraient bien de consulter la version originale.
Malgré ces petites critiques, ce livre sera un outil précieux entre les mains des croyant(e)s motivé(e)s qui désirent mieux connaître l’Évangile et ses implications. Que le Seigneur l’utilise pour donner à son Église une plus grande vision de la splendeur de Jésus-Christ !
P. 13. ↩︎
Cf. note en bas de la p. 14. ↩︎
P. 194. ↩︎
P. 14. ↩︎
P. 107. ↩︎
Cf. p. 193-194. ↩︎
Pour un livre plus accessible de Piper (à notre sens) qui traite de sa vision théologique, nous recommandons : John PIPER, Providence, Wheaton [Illinois], Crossway, 2021, 751p. La version française sera disponible en avril 2022 sous le titre La providence de Dieu, Publications chrétiennes, Trois-Rivières [Québec], Editions Impact. Pour un livre accessible et pratique sur comment vivre l’« hédonisme chrétien » (la recherche de la satisfaction en Dieu en vue de la gloire de Dieu), nous recommandons John PIPER, Et si je ne désire pas Dieu ?, tr. de l’anglais (When I Don’t Desire God), Publications chrétiennes, Trois-Rivières [Québec], Editions Cruciforme, 2019, 359 p. ↩︎
P. 127. ↩︎
P. 64. ↩︎
Piper abordera ces questions dans son nouveau livre What is Saving Faith?, Wheaton [Illinois], Crossway, 2022, 305 p. ↩︎
Cf. p. 61, 8e ligne du 2e paragraphe « parce qu’il est incapable de voir » ; p. 124, 4e ligne du 2e paragraphe « à prendre plaisir ». ↩︎
Cf. p. 99 « ratiocination » ; p. 138 « Comment nous exulterons-nous… » ; p. 150 « laquais ». ↩︎
Quoique recevables pour nos amis québécois ? Cf. p. 21 « éventuellement » ; p. 45 « définitivement » ; p. 67 « supporte ». ↩︎
Cf. p. 167 où il est question dans le dernier paragraphe d’une traduction qui relie les citations de Mt 5,8 et de Ps 27,4 de façon logique, ce qui n’est pas l’intention de Piper dans la version anglaise (cf. God is the Gospel, p. 148). ↩︎
Cf. p. 137, 6e ligne du premier paragraphe « Il s’agit de faire… » ; p. 140, première phrase « Nous ne devons pas… » ↩︎
Cf. p. 13, dernière phrase du 2e paragraphe « En envoyant son Fils… » ↩︎