
Melvin TINKER, Dieu est-il coupable de génocide ?, Les massacres dans l’Ancien Testament, tr. de l’anglais (Mass Destruction, 2017), Lyon, Clé 2022, 128 p.
Ce livre aborde un sujet qui fâche et auquel peu de croyants du 21e siècle échappent : au regard du commandement d’exterminer les Cananéens, Dieu n’a-t-il pas pratiqué un génocide comparable à ce que notre monde contemporain connaît et a en horreur ? Si nous voulons être équipés pour aider nos frères et sœurs qui sont troublés par cette question, et pour dialoguer avec des non-croyants qui estiment qu’ils ont raison de ne pas adorer notre Dieu prétendu « génocidaire », nous avons intérêt à profiter de cet ouvrage que je recommande chaudement.
Dans la préface, Melvin Tinker explique qu’il vise une « lecture sérieuse » des passages difficiles, cela « à la lumière de la Bible dans son ensemble et de l’accomplissement des desseins et des promesses de Dieu (mais oui, du Dieu de l’Ancien Testament) en Jésus-Christ… » (p. 16). Ainsi, il conçoit les ordres de tuer les Cananéens à la fois comme étant « littéraux dans leur contexte historique immédiat » et typologiques, annonçant le Christ et préparant le terrain de l’accomplissement qu’il amène (p. 17). L’auteur fait appel à plusieurs spécialistes dans le courant de sa démonstration[1], dont Peter Williams (qui est intervenu à ce sujet à l’IBB en 2017[2]) et Donald Carson (dont le livre Jusques à quand ?, traitant la souffrance plus largement, est hautement recommandé[3]).
Outre l’importance de son sujet, le livre est appréciable à plusieurs titres. D’abord, il est relativement court, comportant dix chapitres de longueur approximativement égale, et il se lit assez facilement. Deuxièmement, Tinker fait l’interaction avec d’autres points de vue, provenant de l’extérieur du monde chrétien ainsi que de l’intérieur. Dans le premier chapitre, il évoque notamment deux prises de position qu’on rencontre en milieu évangélique mais qui ne sont pas recevables : (1) les Israélites se seraient trompés en pensant que Dieu avait donné l’ordre d’exterminer les Cananéens ; (2) nous risquons de sous-estimer le recours aux hyperboles dans le genre littéraire des textes comportant les ordres divins. Troisièmement, Il n’esquive pas les difficultés, y compris pour ce qui est de la mort des enfants parmi les Cananéens.
Le livre peut être considéré comme étant une « défense contre l’accusation selon laquelle Dieu se serait rendu coupable de génocide envers les Cananéens » (p. 121). Dans son argumentaire, l’auteur fait valoir, entre autres, les considérations suivantes : (1) le caractère du Dieu juste, patient, miséricordieux et sage, (2) la nature des abominations pratiquées par les Cananéens, (3) la dimension corporative et collective du péché (p. 88), (4) le caractère « spécifique et limité » (p. 80) de l’ordre donné à Israël, (5) le décalage entre la vision du monde biblique et celle de nos sociétés contemporaines, (6) l’idée, mise en évidence par Meredith Kline, que la conquête de Canaan anticipe sur le jugement dernier (p. 113), (7) le fait d’épargner les enfants des Cananéens face au danger de connaître une vie de méchanceté (une mort prématurée étant donc « un moindre mal », p. 91), (8) le fait que Jésus correspond au « Canaan véritable » (« en subissant la sainte colère s’exerçant contre tous les actes d’injustice, même les actes aussi vils que ceux perpétrés par les Cananéens… », p. 125)[4].
Parmi les propos que j’ai trouvé les plus instructifs, Tinker explique qu’il vaudrait mieux éviter l’expression « guerre sainte » en rapport avec la destruction des Cananéens (p. 75-78). Le fait d’appliquer le « ḥērem[5] » (l’acte de dévouer par interdit à Dieu, notamment par la destruction lorsqu’il s’agit d’ennemis)[6] ne correspondait pas à « sanctifier » la guerre mais à interdire « la prise de butin ou la capture de prisonniers, ou les deux, selon les instructions particulières données dans chaque situation[7]. »
Les événements rapportés dans le livre de Josué ne sont pas faciles à aborder. Que Dieu nous accorde une perspective sur ce sujet qui l’honore, et qu’il se serve de ce livre à cette fin.
Le fait de citer souvent des sections assez longues tirées d’autres livres constitue parfois une légère entrave à la lecture. ↩︎
Pour les anglophones, voir, p. ex., https://www.youtube.com/watch?v=e0rCsQixNIg (consulté le 11 janvier 2023). ↩︎
Donald A. CARSON, Jusques à quand ?, Réflexions sur le mal et la souffrance (Collection Sel et Lumière), tr. de l’anglais (How Long, O Lord ?, 1990) par Michèle SCHNEIDER, Cléon d’Andran, Excelsis, 2005, 320 p. ↩︎
Mon approche de la question recoupe la sienne sur beaucoup de ces points et est disponible sous forme de vidéos (une série de mini-méditations du mercredi de 2020 : https://www.youtube.com/watch?v=lm4htz0G3zg&list=PLcmxDa3W2ktBmC_OzUmE40iQOaTJHtQYj, consulté le 12 janvier 2023). ↩︎
Il aurait été avantageux que la translittération des termes hébraïques dans le livre soit (ainsi) plus développée (voire conventionnelle), surtout pour distinguer les lettres hê et ḥêt. Cette faiblesse reflète la version originale du livre en anglais et non le travail des Editions Clé. La forme du livre est globalement très appréciable. ↩︎
Voir, p. ex., Dt 7 ; Jos 6-7. ↩︎
P. 78 ; ici Tinker cite J. P. U. LILLEY, « Understanding the ḤEREM », Tyndale Bulletin 44, 1993, p. 174. ↩︎