Des femmes pasteurs ?

Recension
Calendar29 mars 2025
PersonJonathan Forster
Couverture

Jacques BUCHHOLD, Des femmes pasteurs ?, Ministère pastoral féminin et ordre créationnel, Charols, Excelsis, 2023, 254 p.

Le débat concernant le ministère pastoral féminin, c’est-à-dire la question de l’implication des femmes dans les tâches pastorales que sont l’enseignement ou la direction de l’Église entre autres, divise le monde évangélique francophone. Il est donc important que nos théologiens évangéliques se penchent sur les éléments bibliques, tirés des Écritures, pour dessiner les contours de leurs implications selon la volonté de Dieu. Ce n’est pas tâche facile, mais dans un nouvel ouvrage paru chez Excelsis, Jacques Buchhold s’y évertue pour défendre une position qu’il juge être fidèle au témoignage biblique. Dans les paragraphes qui suivent nous présenterons dans un premier temps le cœur du débat, puis la thèse défendue par Buchhold. Nous donnerons ensuite notre appréciation en mettant en évidence les forces de cet ouvrage mais aussi les réserves importantes que nous avons quant à la thèse centrale du livre.

Le cœur du débat

Dans son introduction, Buchhold précise la question principale au centre du débat du ministère féminin et donc de son livre : comment comprendre au 21e siècle les commandements de Paul sur la prise de parole des femmes dans l’Église ? En effet, dans trois textes du Nouveau Testament (1 Corinthiens 2,2-16, 1 Corinthiens 14,26-40 et 1 Timothée 2,8-15), Paul traite « explicitement de la participation des femmes à la prophétie et à l’enseignement[1]. » Mais ces textes présentent plusieurs difficultés. Comment comprendre la référence aux événements de Genèse 2 et 3 dans ces textes (l’ordre créationnel et la chute) ? Quel est le sens du terme grec képhalè, communément traduit par « tête » et qui est utilisé en 1 Corinthiens 11, mais dont le sens fait débat aujourd’hui ? Ou enfin, comment harmoniser ces trois passages ou l’apôtre semble se contredire puisqu’en 1 Corinthiens 14,34 et 1 Timothée 2,12 il semble interdire à la femme de prendre la parole tandis qu’il semble lui autoriser de prier et prophétiser en 1 Corinthiens 11,5 ?

La thèse

Dans cet ouvrage, Buchhold défend le partenariat ordonné, une approche concernant l’implication des femmes dans le ministère pastoral qui se trouve entre les approches égalitariste et complémentariste[2]. Au sein du partenariat ordonné, l’homme et la femme « sont des partenaires, appelés idéalement à remplir les mêmes fonctions [ce que le modèle complémentariste rejette], mais dans un partenariat non seulement “différencié” [c’est-à-dire l’homme et la femme sont créés différents, ce sur quoi tous les modèles s’accordent], mais aussi aux relations ordonnées [ce que le modèle égalitarien rejette][3]. » L’auteur justifie cette thèse par deux clés d’interprétation des trois passages pauliniens : la première est une lecture des textes de 1 Corinthiens 14 et 1 Timothée 2 à la lumière de 1 Corinthiens 11, et la seconde est une étude du contexte culturel du premier siècle.

En effet, en 1 Corinthiens 11, Buchhold discerne l’utilisation d’un principe clé pour l’interprétation des textes du Nouveau Testament, celui de la nouveauté qu’amène la venue de Jésus dans les relations hommes-femmes. Il soutient, par exemple, qu’en 1 Corinthiens 11,2, Paul félicite les croyants de l’Église de Corinthe pour le fait qu’ils aient adopté la nouveauté selon laquelle « [l]es uns comme les autres … ont l’entière liberté de prier et de prophétiser[4]. » Buchhold considère que c’est dans ce texte qu’il faudrait trouver le véritable enseignement de Paul au sujet de l’implication des femmes dans le ministère pastoral[5] et ainsi lire les autres textes pauliniens à sa lumière.

Comment comprendre alors l’interdiction de Paul en 1 Corinthiens 14 et 1 Timothée 2 ? Buchhold justifie ce contraste par le contexte historique du premier siècle. En effet, malgré la nouvelle liberté qui entre en vigueur après la venue de Christ, « par souci de bienséance et pour éviter tout désordre, face à l’exigence culturelle de son époque, l’apôtre encadre la liberté donnée aux femmes[6]. » Cette interdiction concerne seulement ici « l’évaluation des prophéties » ainsi que « les débats publics » liés à l’enseignement de la parole[7], et surtout seulement dans le contexte du premier siècle. Ainsi, puisqu’aujourd’hui le rôle des femmes a grandement évolué dans notre société, il n’est plus pertinent d’appliquer cette interdiction[8].

L’auteur conclut donc que, puisque Paul est partisan du ministère féminin et puisque les normes concernant la place des femmes dans la société ont maintenant changé, il est important pour le monde évangélique de se mettre au diapason et d’adopter le partenariat ordonné, non seulement en ce qui concerne le ministère pastoral féminin mais de manière plus large, dans le contexte des « relations entre les hommes et les femmes dans l’ensemble de leur vie sociale[9]. »

Appréciation

Si le livre présente des points intéressants, notamment l’étude sociologique du milieu du premier siècle ainsi que le traitement nuancé des arguments avancés par la position égalitarienne, nos réserves concernant la méthodologie utilisée par l’auteur pour défendre sa thèse et les conclusions qu’il en tire sont suffisantes pour rejeter la thèse centrale de ce livre.

Premièrement, il nous semble que le principe herméneutique qui veut que les textes plus compliqués soient interprétés à la lumière des textes plus simples n’est pas respecté ici. En effet, dans cet ouvrage, c’est à la lumière du témoignage de 1 Corinthiens 11,2 que Buchhold « résout » l’harmonisation des trois textes pauliniens. Or, si Paul mentionne bel et bien que les femmes prient et prophétisent dans ce texte, il ne nous semble pas si évident que cela que ce texte présente la position définitive de Paul sur la participation des femmes dans le rassemblement ecclésial. D’une part, il n’est pas du tout clair dans le texte que ce ministère féminin dans l’Église soit l’objet des félicitations du verset 2[10]. D’autre part, Paul semble s’intéresser bien plus aux distinctions entre hommes et femmes dans ce passage qu’au rôle des femmes dans le rassemblement ecclésial. A contrario, Paul est beaucoup plus clair en 1 Corinthiens 14 et 1 Timothée 2 concernant l’enseignement des femmes avec autorité.

Deuxièmement, l’auteur explique « qu’il n’est pas possible de traiter de la question du ministère pastoral féminin en notre temps sans tenir compte, d’une part du progrès de la révélation dont le Nouveau Testament témoigne et, d’autre part, des évolutions concernant le statut de la femme au cours de l’histoire[11]. » Au-delà de nos questions concernant l’étendue de ce progrès de la révélation[12], si ce principe semble a priori faire appel au bon sens, il nous semble néanmoins créer de nouveaux problèmes. En effet, si l’interprétation et l’application d’un texte biblique est autant subordonnée au contexte dans lequel il est lu (on passe ici de l’interdiction à l’encouragement), est-ce que le texte biblique ne perd pas tout simplement sa pertinence (le maître étalon est étalonné par le contexte) ? Quels sont dans ce cas les gardes fous contre la remise en question d’autres pratiques fondées sur le principe créationnel[13] ?

Ainsi, si l’argumentation aboutit à des conclusions claires quant au ministère féminin, nous croyons que la méthodologie employée est malheureusement déficiente. L’interprétation du texte le moins clair s’appuie sur des raccourcis herméneutiques présentés ci-dessus tandis que les deux autres textes, qui sont bien plus clairs sur le sujet, sont vite écartés en vertu de considérations extra bibliques.


  1. P. 10. ↩︎

  2. Ils sont brièvement abordés aux p. 45-56. ↩︎

  3. P. 56. Nos propres contributions à cette définition sont entre crochets. ↩︎

  4. P. 77. ↩︎

  5. L’auteur explique au ch. 4 qu’à partir de la prophétie on peut en arriver à la prédication ↩︎

  6. P. 127, voir aussi p. 128-129. ↩︎

  7. P. 127 et p. 128 ↩︎

  8. P. 140, p. 180, p. 195 et p. 217. ↩︎

  9. P. 234 ↩︎

  10. Buchhold ne défend cette position qu’à la p. 77 et ne propose aucune note de bas de page pour étayer son propos. D’un autre côté, les commentateurs sont partagés sur le sujet de ces félicitations. ↩︎

  11. P. 172. ↩︎

  12. Ga 3,28 est évoqué, p. ex., pour qualifier la nouveauté. Pourtant, l’auteur ne parvient à justifier le renversement de l’ordre créationnel qu’en utilisant des raisonnements spéculatifs : « Il serait étonnant que l’ordre créationnel actuel ne connaisse pas, lui aussi, certains changements » (p. 85-86) ↩︎

  13. A la p. 171, Buchhold explique que ce principe ne vient pas remettre en question l’interdiction biblique de la pratique homosexuelle en s’appuyant sur le fait que « les épîtres contiennent des condamnations des pratiques plus nombreuses et au moins aussi graves que les textes de l’Ancien Testament. » Nous pourrions répondre ici que ces mêmes épîtres condamnent également la pratique du ministère pastoral féminin (1 Corinthiens 14 et 1 Timothée 2). Comment faire alors la différence ? ↩︎