
Marie-Anne VANNIER, dir., Découvrir les Pères de l’Eglise, Nouveau manuel de patristique, Paris/Perpignan, Artège, 2024, 1234 p.
Dans ce nouveau manuel de Patristique, Marie-Anne Vannier, avec la contribution de plusieurs spécialistes des différents « Pères[1] », nous entraîne à la découverte ou à la redécouverte de ceux qui sont désignés par le terme de « Pères de l’Église ». Cette appellation est héritée d’Eusèbe de Césarée[2] et désigne aujourd’hui des hommes qui se sont convertis au christianisme, et qui ont vécu à une période qui s’étale de la fin du premier siècle jusqu’à la fin du huitième siècle en Orient[3] avec le concile de Nicée II[4]. Cette désignation s’applique à des personnes qui sont souvent devenues évêques de leur province, exerçant leur ministère d’une manière singulière en fonction de leurs charismes. En effet, certains ont été des pasteurs, à l’origine d’œuvres sociales[5], d’autres des grands apologistes[6], certains des théologiens ou des docteurs[7] et d’autres encore des prédicateurs reconnus[8]. Mais tous, après l’époque des apôtres, ont été de véritables pionniers, des pierres importantes pour la structuration de l’Église, le développement de la spiritualité chrétienne, la traduction et la compréhension des Écritures. Ils étaient également pionniers dans l’élaboration de la formulation dogmatique orthodoxe notamment en matière de christologie[9], de doctrine trinitaire[10] ou de pneumatologie[11].
Avec cet ouvrage, véritable « pavé » (1230 pages !), nous partons donc à la rencontre de ces hommes du passé, et ce d’une manière pédagogique. En effet, au début du livre sont présentées des cartes, une frise et une chronologie claire et exhaustive. On y trouve également des éléments permettant de nous familiariser rapidement avec les lieux de vie de ces hommes, leur époque et les contextes géopolitique et religieux dans lesquels ils ont évolué et qui ont grandement influencé leur ministère et la nature de leurs combats. Ensuite, de chapitre en chapitre, nous sommes enseignés sur les éléments essentiels de la vie de ces Pères, cela d’une manière très sérieuse, passionnante et relativement accessible (il faut noter qu’il y a parfois des passages techniques qui ne feront pas facilement écho chez les lecteurs qui ne sont pas familiers des débats dogmatiques des premiers siècles). Marie-Anne Vannier et ses collaborateurs apportent des éléments sur la conversion de ces hommes, leur pensée, leurs luttes, leurs tâtonnements théologiques et spirituels, et même en toute transparence, les erreurs qu’ils ont commises[12].
Notons quand même que les auteurs ne portent pas le même regard que celui d’un protestant sur la vie et la pensée de ces Pères. Les auteurs ne mettent pas par exemple en exergue[13] que ces hommes ont participé (parfois involontairement et avec de bonnes intentions) à la mise en place de systèmes religieux abusifs qui ont fait l’objet plus tard de critiques justifiées de la part, entre autres, des réformateurs[14]. Toutefois, cet ouvrage reste une référence pour les passionnés d’histoire et particulièrement de patrologie, voire un ouvrage « incontournable » de par la qualité de ses articles et par la rigueur scientifique des recherches effectuées, qui incluent les découvertes les plus récentes. Par ailleurs, son style est plus attractif que celui d’autres manuels qui traitent du même sujet. Je recommande donc ce livre à tous les chrétiens, en raison du fait que ces hommes qui nous ont précédés sont souvent des exemples, certes humains et faillibles, mais tellement inspirants pour nous, croyants du XXIe siècle.
Ils sont, en effet, exemplaires de par leur amour des Écritures qui étaient la source de leur réflexion théologique. Pour autant, nous pouvons être plus ou moins d’accord avec leur lecture et leurs conclusions sur les textes bibliques dont il nous faut donc trier les paroles avec discernement[15].
Ils représentent des exemples aussi par leur fidélité au bon dépôt de la foi, quitte à en souffrir. Nous pensons ici aux cinq exils qu’Athanase d’Alexandrie[16] a subis dans sa lutte contre l’arianisme[17], une hérésie qui a bien failli gagner le monde de cette époque si Dieu dans sa providence, n’avait pas suscité des hommes fidèles tels qu’Athanase.
Ils étaient également des exemples de collaboration intelligente entre plusieurs communautés d’une même région pour la défense de l’orthodoxie. Nous pensons à la collaboration entre Basile de Césarée, Grégoire de Nysse[18] et son ami Grégoire de Nazianze[19] qui se sont unis pour que la paix et l’unité de l’Église de Cappadoce perdurent face à une énième tempête hérétique, à savoir, celle des pneumatomaques[20]. On peut ajouter qu’ils étaient des exemples par leur réflexion éthique qui témoigne d’une volonté de suivre le Christ concrètement sans se laisser influencer par les mœurs de leur société. Nous pensons à Athénagore qui a vécu sous l’empereur Marc-Aurèle[21] et qui a eu le courage d’affirmer « le caractère inviolable de la personne de l’enfant reconnu comme tel dans l’état fœtal, en fustigeant l’avortement assimilé à un crime »[22]. Pensons aussi à Tertullien qui aboutira dans ses réflexions qu’il n’est pas possible pour un chrétien d’exercer le métier des armes[23], incompatible pour lui avec le fait d’être « fils de la paix »[24]. Il parlera aussi de la possibilité selon lui pour un chrétien d’exercer des mandats politiques. En effet, dans son contexte, il fallait organiser des fêtes publiques qui donnaient lieu à des sacrifices.
Enfin, ils sont aussi souvent des exemples de justesse et de travail dans la formulation et l’explication des essentiels de la foi chrétienne, lesquels sont encore aujourd’hui un riche héritage, inspirant, à redécouvrir dans notre société où l’on doit vite s’exprimer au risque d’être simpliste. Concernant la richesse de leur pensée, écoutons Augustin nous parler du besoin prioritaire de l’homme : « Tu nous as fait pour toi et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi [25]».
Pour conclure, je nous encourage à revisiter notre histoire avec ce manuel pour nous inspirer, entre autres, des bons fruits qu’ils ont pu produire. Apprécions à sa juste valeur la persévérance dont ils ont fait preuve dans la poursuite de la foi authentique proclamée à leurs contemporains avec zèle, justesse, sérieux vérité et sans compromis. Et montrons-nous reconnaissants pour ces hommes qui ont accepté d’être raillés ou rejetés pour que nous puissions encore aujourd’hui nous réjouir du bon dépôt de la foi ! À nous maintenant de le transmettre.
Qui vient du mot araméen « abba », utilisé par Jésus pour nommer son Père, et que les premières communautés chrétiennes ont repris pour désigner leurs pères spirituels. ↩︎
Père de l’Église du VIes. ↩︎
Pour l’Occident la période patristique s’arrête plus tôt, pour certains après la chute de Rome, et pour d’autres jusqu’à la période d’Isidore de Séville qui meurt en 636 apr. J.-C… ↩︎
787 apr. J.-C… ↩︎
Basile de Césarée a créé une cité pour les malades, les pauvres, les voyageurs appelée la « Basiliade » dans laquelle ils pouvaient également apprendre un métier. ↩︎
Nous pensons à Justin de Naplouse ou à Justin Martyr qui est à compter parmi ces chrétiens du début du christianisme qui ont eu à rendre compte de leur foi et qui l’ont fait courageusement et clairement dans des circonstances de mise à l’épreuve terrible. ↩︎
Même si la période dite des « docteurs de l’Église » viendra plus tard. ↩︎
Pensons à Jean Chrysostome, un nom qui veut dire « bouche d’or » tant ses homélies étaient appréciées et percutantes. ↩︎
C’est-à-dire la doctrine du Christ, une discipline qui étudie la personne et l’œuvre de Jésus-Christ. ↩︎
Terme qui n’apparait pas dans la Bible mais qui a été utilisé (trinitas) pour la première fois par Tertullien dans son Contre Praxeas ( p.195) ↩︎
Doctrine du Saint-Esprit. ↩︎
Il ne s’agit donc pas d’une hagiographie. ↩︎
Même s’il faut reconnaitre que le but premier de ce livre n’est pas de formuler une critique et que les différentes présentations restent très souvent d’une grande neutralité. ↩︎
Nous pensons entre autres à Ignace d’Antioche (IIes.) qui fut un bon pasteur à bien des points de vue, un chrétien courageux, martyr pour sa foi, mais qui a été le premier à évoquer la présidence d’un évêque comme tenant « la place de Dieu » avec une primauté de l’évêché de Rome. Cela prépare le terrain au pape Léon le Grand, qui va faire entériner à Chalcédoine l’idée que le pape est le successeur de Pierre et donc le premier de tous les évêques. Nous pensons également à Clément de Rome qui a insisté sur une division au sein du peuple de Dieu entre d’un côté les laïcs et ceux qui ont des fonctions liturgiques d’un autre côté. ↩︎
1 Th 5.21. ↩︎
295/299-373 apr. J.-C. ↩︎
Une hérésie qui tire sa source des idées d’un prêtre nommé Arius qui niait la divinité de Jésus-Christ, le disant semblable au Père, le voyant comme une créature céleste. ↩︎
335-394 apr. J.-C. ↩︎
333-390 apr. J.-C. ↩︎
Une hérésie qui niait la divinité du Saint Esprit. ↩︎
121-180 apr. J.-C. ↩︎
P. 111. ↩︎
Il faut se rappeler que Tertullien a vécu à l’époque de l’empire romain. ↩︎
P. 202. ↩︎
P. 895. ↩︎