Daniel

Recension
Calendar14 novembre 2025
PersonJames Hely Hutchinson
Couverture

Sylvain ROMEROWSKI, Daniel (Commentaire évangélique de la Bible, AT 27), Vaux-sur-Seine, Edifac, 2024, tome 1, 352 p. ; tome 2, 432 p.

De prime abord, on a affaire à des volumes disproportionnellement longs pour un court livre de l’Ancien Testament. Mais ces deux tomes correspondent à ce dont nous avons besoin à titre de commentaire fouillé et approfondi qui interagit de façon robuste avec les écoles libérale et dispensationaliste par rapport aux diverses controverses suscitées par le livre de Daniel.

Sans surprise pour les personnes qui connaissent déjà les écrits de Sylvain Romerowski, ce commentaire est conservateur. Il présente une défense détaillée, nette et probante de la datation au 6e siècle av. J.-C. (par opposition au 2e s. av. J.-C.) et de la paternité de Daniel lui-même (« Alors doit-on d’emblée refuser la possibilité que Dieu décide de révéler à l’avance des événements futurs de manière précise ? Qui sommes-nous pour décider que Dieu, même s’il en a la capacité, n’agit pas de telle manière ? », tome 1, p. 111).

Sans surprise également, l’expertise et la rigueur dont l’auteur fait preuve sont remarquables. Il traite avec autorité des questions relevant du canon, de l’histoire et de l’archéologie. En linguiste éminent, il aborde de front les difficultés textuelles et des sujets pointus de l’hébreu et de l’araméen[1] (il suffit de jeter un œil à ses remarques sur 3,17-18a)[2]. Romerowski écrit de façon claire, mesurée[3] et convaincante.

Parfois très technique, voire encyclopédique dans la façon de faire le tour des avis d’autres spécialistes, cet ouvrage est riche en détails (dûment évalués) des commentateurs ayant un regard critique par rapport à la Bible (parfois en taille de police réduite, là où la pertinence est moindre). Les pasteurs-prédicateurs n’auront normalement pas besoin de lire toutes les informations à propos des points de vue des tenants de la « thèse maccabéenne » (croyant que le livre a été rédigé au 2e s. av. J.-C.), mais ils doivent être en mesure de protéger le troupeau face à ceux qui n’adhèrent pas à l’inerrance des Ecritures. Grâce à Romerowski, ils seront équipés à cette fin, même si son interaction avec les thèses dispensationalistes sera plus directement utile à de tels pasteurs-prédicateurs de nos milieux évangéliques. Par ailleurs, l’évaluation des prises de position d’autres commentateurs conservateurs et traditionnels leur rend bien service[4].

Autrement dit, malgré la taille de l’ouvrage, Romerowski n’est pas prolixe. Ainsi, alors qu’on pourrait s’étonner de ce que rien que les quatre versets de la fin du chapitre 9 donnent lieu à 52 pages de commentaires, il s’agit de versets importants pour la compréhension du livre qui sont interprétés de façon diverse selon les différentes écoles, et il ne faudrait pas imaginer que les propos de l’auteur soient superflus ! Cela dit, certains excursus, par exemple, sur telle ou telle « interprétation originale », visent sans doute les spécialistes académiques et étudiants avancés en théologie.

Les pages qui concluent le second tome, concernant les enseignements clés du livre, sont très utiles et édifiants (« on ne se moque pas de Dieu », p. 420). « Le grand thème du livre, qui se déploie page après page, est celui de la souveraineté divine sur l’histoire des royaumes de ce monde, de leurs monarques, des peuples et des individus » (p. 421). Certes, la rubrique concernant la reprise néotestamentaire du livre est maigre, au point de donner l’impression d’un « manque de souffle » tout à la fin de l’ouvrage, mais il faudrait comprendre que l’éclairage du Nouveau Testament est abordé en cours de route (p. ex., tome 2, p. 180-184, par rapport à l’identification des royaumes dans les ch. 2, 7 et 8).

Les réflexions à titre d’application sont également édifiantes et pertinentes, par exemple sur les dérives totalitaires à la fin de son traitement du chapitre 3. L’application n’occupe pourtant pas une place majeure dans le livre, ce qui fait qu’un commentaire tel que celui de D. Ralph Davis[5] peut utilement être consulté en parallèle avec celui de Romerowski.

Il est à noter que pour ce qui est de « l’énigme de l’identité de Darius le Mède », Romerowski tranche, « en l’état actuel de nos connaissances », en faveur de Cyrus le Perse (notamment tome 1, p. 57-73).

En ce qui concerne les versets controversés 11,36ss, il s’agit, affirme-t-il, d’« une figure typique, représentant tout potentat de ce monde qui se divinise et par là même s’oppose au vrai Dieu, et qui persécute le peuple de Dieu », d’« un phénomène récurrent, manifestant l’esprit de l’Antichrist » (tome 2, p. 376).

En somme, il s’agit d’un commentaire magistral d’une envergure impressionnante. Je reste époustouflé devant ce que ce projet représente en termes de rigueur, de recherches, de compétences linguistiques… Rares sont les spécialistes évangéliques (de n’importe quelle langue) qui aient les dons nécessaires pour rédiger un commentaire si profond et d’une si grande qualité. Quelle prouesse, et quel cadeau pour le peuple de Dieu… Soli Deo gloria ! Il est difficile d’imaginer qu’un pasteur-prédicateur ou enseignant francophone prenant l’exégèse et l’herméneutique de Daniel au sérieux veuille se passer de ce commentaire. Qu’il soit en effet grandement utilisé par Dieu pour orienter et éclairer bien des prédications et enseignements !


  1. C’est la section 2,4b à 7,28 qui est écrite en araméen. ↩︎

  2. Plus de dix ans avant de se lancer dans une longue carrière professorale à l’Institut biblique de Nogent-sur-Marne, il avait enseigné l’araméen aux Etats-Unis. ↩︎

  3. Je me suis pourtant demandé si le double emploi de « immanquablement » en lien avec sa prise de position sur « la parole concernant la reconstruction » (9,25) n’était pas excessif (tome 2, p. 262-263). ↩︎

  4. Cela dit, la bibliographie de Romerowski n’est pas exhaustive. ↩︎

  5. En anglais : The Message of Daniel (Bible Speaks Today), Nottingham, IVP, 2013, 169 p. ↩︎