A l’ombre du grand cèdre

Recension
Calendar20 août 2022
PersonJames Hely Hutchinson
Couverture

Anne RUOLT, A l’ombre du grand cèdre, Histoire de l’Institut Biblique de Nogent (1921-2021), Nogent-sur-Marne, Editions de l’Institut Biblique, 2021, 539 p.

Cet ouvrage a été préparé pour marquer le centenaire de l’Institut Biblique de Nogent (IBN) en 2021. Anne Ruolt, membre du Conseil pédagogique de l’école, a rassemblé et organisé une quantité remarquable d’informations, cela malgré les contraintes du temps et de l’absence d’accès aux archives nationales et départementales durant la pandémie. Les deux grandes parties du livre traitent respectivement de la période précédant et suivant la Deuxième Guerre mondiale, mais Ruolt identifie cinq étapes dans la vie de l’Institut : « former des évangélistes pour le Réveil », « former des serviteurs de Dieu pour les Eglises et les œuvres » (à partir de 1945), « croissance numérique et institutionnalisation pédagogique des formations sur le modèle international » (à partir de 1972), « rapprochement, partenariats, harmonisation des formations IBN » (à partir de 2000) et « développement sur le site historique vers un nouveau centenaire » (à partir de 2017).

Le livre contient bien des informations fascinantes dont voici des exemples. (1) Au moment de fonder l’IBN, Ruben Saillens avait déjà 66 ans. (2) Au départ, il allait être question de ne former que des « jeunes filles afin de leur offrir une situation professionnelle digne d’une femme chrétienne » (p. 27-28), mais la décision a été prise d’« y ajouter une branche masculine » (p. 29). Cela dit, les jeunes hommes n’avaient pas le droit d’adresser la parole aux jeunes femmes et réciproquement, cela (en principe) pendant plusieurs décennies. (3) Le premier étudiant, le père de Samuel Bénétreau, était déjà passé par deux instituts bibliques dont l’Institut Biblique de Bruxelles[1]. (4) Louise Saillens, fille du fondateur et directrice à partir de 1945, assurait un cours d’étiquette dont l’art de « demander en mariage une demoiselle de bonne famille » (p. 82). (5) Dans toute l’histoire de l’école, il n’y a probablement eu qu’un seul professeur permanent consacré à une spécialité (en l’occurrence, André Pownall qui enseignait la théologie pratique) : « habituellement les professeurs à l’IBN sont polyvalents » (p. 352). (6) 140 soldats allemands ont pu loger dans le bâtiment, celui-ci ayant été réquisitionné pendant plus de quatre ans durant la Deuxième Guerre mondiale. (7) Durant les années 1980, alors que l’Institut était face à des défis économiques, une seule douche chaude par semaine par étudiant(e) était autorisée. (8) Plus de dix ans avant de se lancer dans une longue carrière professorale à l’IBN, Sylvain Romerowski a enseigné l’araméen aux Etats-Unis. (9) Le détenteur du record de longévité professorale est Henri Blocher qui y enseigne depuis 61 ans.

Le bénéfice spirituel principal qu’on pourrait retirer de cet ouvrage, c’est sans doute l’incitation à louer Dieu pour sa providence. On est frappé par le parrainage d’outre-Atlantique, les géants du 20e siècle que sont les quasi-« jumeaux » et amis proches Jacques A. Blocher et Jules-Marcel Nicole, le don relationnel du directeur Paul Sanders durant la période de tensions des années 1990, les compétences de Claude Grandjean en présidant le Conseil d’administration à un moment critique ainsi que sa dépendance envers Dieu, la présence inattendue de Henri Blocher lors d’un moment de grande crise pour un étudiant.

Une deuxième raison de lire le livre consiste dans son éclairage des contours du paysage évangélique de l’Europe francophone. En effet, cette école est, depuis longtemps, « au cœur du réseau évangélique » (p. 428). Il est donc instructif de tracer l’évolution dans la raison d’être, dans les mœurs de la vie communautaire et dans l’offre des cours proposée à l’IBN.

Trois mises en garde sont de mise – en tout cas pour celles et ceux qui ne sont pas des « ancien(ne)s élèves » (formule consacrée pour l’école !) ou proches (actuels ou passés) de l’IBN ou de ses personnages. D’abord, le niveau de détail est élevé, non seulement dans les annexes[2] mais encore dans le corps du texte lui-même. Chaque lectrice/lecteur ne s’intéressera pas aux dépenses en matière de charcuterie en 1922, aux couleurs sélectionnées pour une revue en 1989, au budget d’un stage au Tchad en 1993…

Deuxièmement, il faudrait être prêt à faire face à beaucoup de répétition. En lisant le livre de façon linéaire, on peut se demander pourquoi il faut constater, par exemple, pour la quatrième fois que Louise Saillens et sa sœur Madeleine Saillens-Blocher se sont installées (en 1960) au 41, rue Théodore Honoré. Cette considération s’explique pourtant par l’approche aussi bien thématique que chronologique qu’adopte Ruolt ; dans la perspective d’un ouvrage de référence, les informations sont généralement à leur place et la plupart[3] des cas de répétition ainsi justifiables.

Troisièmement, l’auteure, chercheur en histoire de l’éducation, a accordé une place prépondérante à une évaluation de la philosophie et de la pratique de la pédagogie menée au fil des ans à l’IBN. C’est à la fois compréhensible et enrichissant. Mais certains (dont moi-même) risquent de rester sur leur faim en ce qui concerne des questions théologiques. Par exemple, en 1930, Jules-Marcel Nicole a estimé que le prémillénarisme constitue une « vérité essentielle » (cf. p. 189). Cinq décennies plus tard, il a participé à la rédaction d’un texte indiquant le contraire[4]. Quelles sont les forces conduisant à ce changement de prise de position théologique ?

Pour les personnes ayant accès au livre sans disposer de beaucoup de temps de lecture, je recommanderais les témoignages édifiants d’Emile Nicole (p. 196-198) et de Henri Blocher (p. 341-342)[5]. Pour les personnes ayant besoin de (sou)rire, les anecdotes relevant du port du jean (p. 252-253), des activités permises le dimanche (p. 377) ainsi que de mai 1968 (p. 383-384) sont également recommandées. En effet, l’humour ne manque pas dans le livre (p. ex., « Il y a du bon et du vrai dans votre sermon, jeune homme. Le malheur c’est que le bon n’est pas vrai et que le vrai n’est pas bon », p. 145).

Qu’Anne Ruolt soit remerciée pour son travail, et que Dieu glorifie son nom au moyen de l’IBN durant son deuxième centenaire !


  1. Celui « de la Mission Evangélique Belge », selon l’appellation de l’époque. ↩︎

  2. Que je n’ai que feuilletées. ↩︎

  3. Des passages entiers figurent pourtant deux fois (p. 57 // p. 123-124 ; p. 196-198 // p. 287-288). Signalons aussi que, dans un monde idéal, on remplacerait les nombreux emplois de « etc. » dans le livre par les données manquantes en question. ↩︎

  4. Cf. Alfred KUEN, Le labyrinthe du millénium, Saint-Légier, Emmaüs, 1997, p. 167-171. ↩︎

  5. Qui font tous deux le même renvoi à Astérix ! ↩︎