Cet article correspond à une version modifiée de la prédication apportée à l’occasion de la dernière « chapelle » (rencontre communautaire hebdomadaire) de l’année académique passée, en juin 2022. Le style oral a été en grande partie conservé.
Introduction
Traditionnellement, lors de la dernière chapelle de l’année, j’ai particulièrement en tête les personnes qui nous quittent et qui exerceront un ministère de l’Evangile sous une forme ou sous une autre. Cette année, mon but a été différent : « me racheter » en quelque sorte par rapport à une série de cours pour laquelle je ne me suis pas suffisamment investi ce semestre. Je vise à relever le défi d’apporter une prédication sur le livre des Lamentations que nous avons étudié en Hébreu 3b. Je reconnais ma dette envers Séphora et Rebekah dans l’étude du livre en cours, et le fait de prêcher là-dessus m’a obligé à me focaliser davantage sur le livre et à me poser toutes les questions difficiles en lien avec son application contemporaine1[1].
Et ce que j’ai découvert, c’est que c’est le livre que j’aurais souhaité avoir sous le coude dans certaines circonstances pastorales particulières de ces dernières années. J’aurais fait un meilleur travail pour glorifier Dieu dans ces circonstances si j’avais eu conscience du message de ce livre. Je voudrais vous montrer cela.
En lisant le livre, on est frappé par les parallèles entre Jérusalem en 586 av. J.-C. et Marioupol en 2022 apr. J.-C. Jérusalem 586 av. J.-C. : ville fantôme… Marioupol 2022 apr. J.-C. : ville fantôme…
Lm 1,1 : « Comment ! Elle est assise solitaire, cette ville si grande ! Elle est devenue comme une veuve ! Elle, si grande parmi les nations, princesse sur les provinces, elle est astreinte à la corvée ! »
Lm 1,4a : « Les chemins de Sion sont en deuil, car on ne vient plus aux rencontres festives… »
Lm 1,5a : « Ses adversaires ont pris le dessus, ses ennemis sont tranquilles… »
Lm 1,10a : « L’adversaire a étendu la main sur tout ce qu’elle avait de précieux… »
Lm 1,11a-b : « Tout son peuple gémit, il cherche du pain ; ils ont donné tout ce qu’ils avaient de précieux pour manger, afin de ranimer leur vie. »
Lm 5,9 : « Nous rapportons notre pain au péril de notre vie, en affrontant l’épée du désert. »
Lm 5,11 : « Ils ont abusé des femmes dans Sion, des jeunes filles dans les villes de Juda. »
Dans les deux cas – Jérusalem en 586 av. J.-C., Marioupol en 2022 apr. J.-C. –, cela vous prend aux tripes.
On voudrait avoir une parole provenant de Dieu pour réconforter les victimes en Ukraine, et lorsqu’un spécialiste de l’Ancien Testament propose le livre des Lamentations, on est disposé à l’écouter. Lorsque ce spécialiste est évangélique et respecté, on est d’autant plus disposé à l’écouter. Il affirme que le livre des Lamentations est destiné à
- réconforter toute personne qui souffre (aussi bien non-croyant que croyant) – toute personne qui ressent la solitude ou un sentiment d’abandon par Dieu ;
- équiper les personnes voulant faire preuve d’empathie envers les personnes qui souffrent[2].
Mon but est de vous persuader que ce livre est précieux pour certaines circonstances pastorales : il faudrait privilégier d’autres livres pour d’autres circonstances. Nous allons nous focaliser sur le chapitre 3, même si je tiens compte de l’intégralité du livre dans ma démarche.
Pourquoi le chapitre 3 ? Parce qu’il est au centre d’une structure concentrique élaborée. Ce chapitre se singularise du reste. Les autres chapitres comportent 22 versets – reflétant le nombre de lettres dans l’alphabet hébraïque. Les autres chapitres, sauf le dernier, sont d’ailleurs explicitement acrostiches : le premier verset commence par ’aleph, le deuxième par beth, et ainsi de suite. Mais le chapitre 3 est triplement acrostiche : trois fois ’aleph, trois fois beth, et ainsi de suite… d’où le fait qu’il y a 66 versets dans ce chapitre3[3].
Parcours du texte
Dans le chapitre 3, un personnage se présente à nous. Il s’agit d’un homme qui nous permet de comprendre ce que cela donne au plan individuel de vivre la destruction de Jérusalem et ses conséquences. Il s’agit d’un membre du peuple de Juda. Il s’agit de quelqu’un qui expérimente la colère de Dieu de plein fouet et qui en même temps semble remplir un rôle de responsable spirituel auprès des membres de la communauté judéenne qui reste. On va le voir.
Voici, au verset 1er, « l’homme qui a vu l’affliction sous le bâton de la colère » de Dieu. Tu n’es pas cet homme. Mais j’ai peur que nous soyons trop détachés de cette description du début du chapitre 3. Pour le moment, ce n’est que pour cette raison que je voudrais te demander de te projeter dans la peau de cet homme. Je t’invite à te mettre au diapason de ce passage et à ressentir pendant quelques instants le poids de la main de Dieu qui est contre toi. Tu es là, à Jérusalem, en 586 av. J.-C., et voici comment tu décris tes peines.
Il souffre du fait de la main de Dieu (v. 1-18)
Je ne couvre pas tout dans ces versets. Mais voici… Dieu te conduit dans les ténèbres (v. 2) ; la main de Dieu est contre toi (v. 3), de façon répétée et sans relâche – c’est ton expérience constante. C’est comme si Dieu lui-même avait brisé tes os (v. 4) ; dans les versets suivants, c’est comme si Dieu t’avait enfermé en prison et avait balayé d’un revers de main tes appels au secours (cela ne vaut donc pas la peine de prier, v. 8) ; Dieu est comme une bête féroce qui t’a déchiré (v. 10-11) ; tu es la cible de ses flèches (v. 12), et ces flèches sont entrées en toi (v. 13) ; tu es la risée de ton propre peuple, cela sans cesse (v. 14) ; Dieu t’a cassé les dents sur du gravier (v. 16) ; il t’a piétiné dans la cendre (v. 16) ; tu ne sais plus ce qu’est la notion même de bonheur (v. 17) ; bref, verset 18, c’est le désespoir.
Voilà l’expérience de l’homme « qui a vu l’affliction sous le bâton de la colère » de Dieu – l’homme qui semble parler également au nom de la nation, car ses souffrances cadrent si nettement avec les souffrances de Jérusalem — le peuple — évoquées ailleurs dans le livre. Je cite un spécialiste qui commente la section que nous venons d’effleurer : « On ne trouve nulle part dans la Bible une description plus poignante de la colère divine[4] ».
On aurait envie de connaître ne serait-ce qu’un petit brin de consolation. Mais, justement, l’un[5] des refrains au chapitre 1er, c’est qu’il n’y a personne qui console[6]. Et l’inconvénient de ne pas nous attarder sur les deux premiers chapitres, c’est que nous risquons de ne pas apprécier à quel point ce livre est déprimant – sans doute le livre le plus déprimant des Ecritures. Nous, lectrices/lecteurs, devons faire face à un flot constant d’expressions de souffrance – ça a été une expérience difficile pour nous en cours d’Hébreu 3b le jeudi matin.
Mais il y a un tournant dans le livre, et c’est dans la section suivante.
Il s’accroche à Dieu pour espérer connaître sa compassion (v. 19-24)
L’homme refuse de baisser les bras. Dans ces circonstances affligeantes, qu’est-ce qu’il pourrait y avoir d’utile à faire ? La prière ne marche pas – on l’a vu ! La réponse, c’est la théologie – au sens strict. Même dans son état de désespoir, l’homme est suffisamment lucide sur les attributs de Dieu pour pouvoir s’y accrocher. Et, encore une fois, j’ai peur qu’on soit trop distant du passage. Je sais que nous ne sommes pas encore au stade de l’application. « [L]’homme qui a vu l’affliction sous le bâton de la colère de Dieu », ce n’est pas toi. Mais si tu peux te projeter dans la peau de cet homme, tu seras plus aisément en phase avec l’émotion exprimée dans ce passage. Cet homme se dit (toi, tu te dis) : j’ai touché le fond, mais il y a des vérités que je connais ! Je ne sais pas quel état d’esprit t’anime actuellement, mais connaître la vérité – et la connaître même lorsque tu touches le fond –, c’est un privilège singulier. A quelles grandes vérités concernant Dieu s’accroche l’homme (t’accroches-tu) ?
Ecoutons 3,21-24 :
21 Voici à quoi je réfléchis, voici pourquoi j’attends :
22 C’est que la fidélité du SEIGNEUR n’est pas épuisée, que sa compassion n’est pas à son terme ;
23 elle se renouvelle chaque matin. Grande est ta constance !
24 J’ai dit : Le SEIGNEUR est ma part ; c’est pourquoi je l’attends.
Mais il vaudrait mieux[7] suivre la Darby au verset 22 : « Ce sont les bontés de l’Éternel que nous ne sommes pas consumés, car ses compassions ne cessent pas…[8] »
Le verset 24 fait écho au verset 18 dans son emploi du verbe « attendre » ou « espérer ». La perspective du verset 18 (« je n’attends plus rien du SEIGNEUR ! ») est renversée : le désespoir cède la place à l’espérance.
Sur quelle base ? Sur la base du caractère de Dieu. Avez-vous remarqué la reprise du passage capital qu’est Exode 34,6 ? Le Dieu qui est compatissant, qui est « grand par la fidélité et la loyauté » : ce Dieu-là est le Dieu auquel l’homme s’accroche. C’est grâce à la fidélité de Dieu que le peuple n’est pas consumé, anéanti. Les promesses faites à Abraham restent de circonstance. Même lors de l’exil. Le Pentateuque avait prévu cela[9]. La compassion de Dieu « n’est pas à son terme ». « Elle se renouvelle chaque matin. Grande est [la] constance » – ou la loyauté – de Dieu. Compassion, fidélité, loyauté. La fin des souffrances pour le peuple de Dieu peut paraître loin au début de l’exil babylonien, mais le projet de Dieu reste d’actualité.
Mais pour qui exactement ? Dans la section suivante, l’homme insiste sur la repentance.
Il insiste en même temps sur l’importance de la repentance (v. 25-39)
Le politiquement correct dicterait qu’on ne peut demander à quelqu’un qui souffre de changer d’attitude, de changer de comportement. Ce ne serait pas une démarche d’amour. On va parfois jusqu’à dire que le péché est une souffrance qu’il faudrait accepter dans la compassion. Dans une école fréquentée précédemment par notre fille Clara, il y avait un élève qui semait le trouble, et on mettait cela sur le compte de troubles de comportement avec lesquels il fallait composer. « Le pauvre – il souffre. » Mais Dieu appelle un chat un chat et fait appel à la repentance. Au début de la section, nous lisons (v. 25) : « Le SEIGNEUR est bon pour qui met en lui son espérance, pour celui qui le cherche ». Ce n’est pas tout le monde au sein du peuple qui bénéficie de la compassion, de la fidélité, de la loyauté de Dieu – mais seulement le reste fidèle, uniquement les personnes qui cherchent Dieu.
Cet exil est un châtiment juste provoqué par le péché – c’est « le joug » qu’il impose, selon le langage du verset 27. Il est question de passage obligé en vue de l’espérance. « [Q]u’il mette sa bouche dans la poussière : peut-être y a-t-il de l’espoir ! » (v. 29). Je vous montre un exemple du caractère juste de ce jugement, tiré du chapitre 1er. 1,18 : « C’est le SEIGNEUR qui est juste : j’ai été rebelle à ses ordres ». Au regard de ce péché, rien qu’être vivant est une grâce. C’est ce que nous lisons à la fin de la section (3,39) : « Pourquoi l’homme vivant se plaindrait-il ? Que chacun se plaigne de ses propres péchés ! »
Et donc le mot d’ordre, c’est la repentance. Mais soulignons-le : les personnes qui s’accrochent à Dieu dans la repentance peuvent espérer connaître la manifestation de la compassion, de la fidélité, de la loyauté de Dieu. Lisons les versets 31 et 32 : « Car le Seigneur ne rejette pas pour toujours./ Mais, lorsqu’il cause du chagrin, il a compassion selon sa grande fidélité… ». Le cœur de Dieu, on le comprend grâce au verset 33 : « car ce n’est pas volontiers qu’il afflige les humains et qu’il leur cause du chagrin ». Si tu n’es pas encore très au clair sur cette réalité dans ta relation avec Dieu, je t’encourage à profiter du livre de Dane Ortlund, Doux et humble de cœur. Je connais un frère qui dit que, dans sa vie, il y a un « avant » et un « après » lecture de ce livre-là. Je dirais la même chose.
Ce que fait à ce stade « l’homme qui a vu l’affliction », c’est conduire le peuple dans une démarche de repentance collective. L’homme semble être un responsable spirituel, et, à partir du verset 40, nous sommes en présence de la première personne du pluriel.
Il conduit le peuple dans une démarche de repentance collective (v. 40-47)
Lisons à partir du verset 40 :
Réfléchissons à nos voies, examinons-les à fond, et revenons au SEIGNEUR ;
élevons notre cœur comme nos mains vers Dieu qui est au ciel :
Nous nous sommes révoltés, rebellés ! Et toi, tu n’as pas pardonné (v. 40-42).
Il y a toujours la plainte comme quoi la prière « ne dépasse pas le plafond » en quelque sorte, et visiblement les souffrances continuent :
tu t’es enveloppé d’une nuée, pour que la prière ne passe pas.
Tu nous a traités comme des balayures, tu as fait de nous un objet de mépris parmi les peuples (v. 44-45).
Mais dans la dernière section, on commence à connaître l’amorce des exaucements.
Il persiste dans la prière et connaît l’amorce des exaucements (v. 48-66)
« [L]’homme qui a vu l’affliction » continue à remplir un rôle de représentant du peuple. Il demande à Dieu de traiter les Babyloniens comme il les a traités – comme il a traité les Judéens. Les souffrances sont toujours présentes. Mais le constat maintenant, c’est que les prières ne sont pas en vain (v. 57) : « Au jour où je t’ai invoqué, tu t’es approché, tu as dit : N’aie pas peur ! ». Le cri qui revient sous forme de refrain au chapitre 1er, « Vois, Seigneur ! »[10], se trouve maintenant exaucé (v. 59a) : « SEIGNEUR, tu as vu mon écrasement… ».
Application
Nous sommes maintenant en mesure de réfléchir à l’application appropriée de Lamentations 3. Voici les composantes. (1) On a affaire au peuple de Dieu de l’ancienne alliance. (2) Il est question de souffrance occasionnée par des péchés. (3) La nécessité de la repentance est mise en évidence.
On ne trouvera pas, à l’époque où nous sommes de l’histoire du salut, d’équivalence exacte à ce cas de figure. Mais la notion de souffrir du fait de la main de Dieu n’est pas étrangère à la nouvelle alliance. On pense à la correction divine qu’on trouve dans Hébreux 12. Permettez-moi de vous rappeler Hébreux 12,6-7 :
Car le Seigneur corrige celui qu’il aime,/ il donne des coups de fouet à tout fils qu’il agrée. C’est pour votre correction que vous endurez ; Dieu vous traite comme des fils. Quel est en effet le fils que le père ne corrige pas ?
Réconforter le croyant repentant qui souffre à cause de ses péchés
Comme dans Lamentations 3, lorsqu’on souffre du fait de la main de Dieu, il faut s’accrocher à Dieu dans la repentance pour espérer connaître sa compassion. Je lis la suite dans Hébreux 12 (v. 8-11) :
Si vous êtes exempts de la correction à laquelle tous ont part, c’est que vous n’êtes pas des fils, mais des bâtards. Puisque nous avons tous eu un père de notre chair qui nous corrigeait et que nous respections, ne devons-nous pas à plus forte raison nous soumettre au Père des esprits, pour que nous vivions ? Celui-là, en effet, nous corrigeait pour peu de temps, comme il lui semblait bon ; celui-ci nous corrige pour notre véritable intérêt, afin que nous ayons part à sa sainteté. Toute correction, il est vrai, ne semble pas être au premier abord un sujet de joie, mais un sujet de tristesse ; plus tard, toutefois, elle procure à ceux qu’elle a formés un fruit de paix, la justice.
Pour différentes raisons, et à différents moments ces dernières années, j’ai dû donner un coup de main au plan pastoral auprès de plusieurs frères qui ont souffert à la suite de péchés majeurs, par exemple sexuels. Les conséquences pour la vie des frères en question ont été dévastatrices. Dans la plupart des cas, les frères en question se sont sentis écrasés. A vrai dire, la souffrance a été nettement plus à l’ordre du jour que la repentance. J’ai prié pour ces frères. Je les ai accompagnés. J’ai pleuré avec eux. Mais j’aurais pu mieux faire si j’avais eu le réflexe de profiter de Lamentations 3. Je ne voudrais pas qu’il y ait une prochaine fois, mais s’il devait y avoir une prochaine fois, j’aurais envie d’apporter un réconfort particulier à partir de ce chapitre qui est particulièrement adapté à de telles circonstances pastorales.
« Frère, tu souffres. Je souffre pour toi. Tu as connu la main de Dieu contre toi. Mais tu es repentant. Et cela te permet d’entretenir de l’espoir. Est-ce que nous pouvons ouvrir Lamentations 3 ensemble ? » Et le voilà en train de s’accrocher à la compassion, à la fidélité, à la constance de Dieu en attendant la délivrance. Cette délivrance arrivera au plus tard lors de la mort ou du retour de Jésus-Christ. Mais elle surviendra peut-être plus tôt, et, pour le croyant qui est repentant, il y a un élément de discontinuité par rapport à l’ancienne alliance qu’il faudrait souligner. Alors qu’il n’y avait pas de consolation pour Jérusalem dans un premier temps, il y a toujours une nette consolation en Christ – la joie et la paix qu’on connaît en même temps que les pleurs (2 Co 6,10), et, par exemple, la proximité de Dieu (la promesse de Jc 4,8 selon laquelle il s’approche de nous lorsque nous nous approchons de lui).
Là où l’on n’est pas sûr que la repentance est au rendez-vous, Lamentations 3 est exactement ce qu’il faut. Car le principe du chapitre est clair et confirmé par Hébreux 12 : Lorsqu’on souffre du fait de la main de Dieu, il faut s’accrocher à Dieu dans la repentance pour espérer connaître sa compassion.
La repentance est tellement précieuse. C’est un don qui provient de Dieu – comme le laisse entendre la fin du livre (5,20-22). La repentance n’est pas sujette à regret (2 Co 7,10).
Mais on peut aller plus loin avec l’application du livre grâce à deux considérations, à savoir (1) les parallèles entre l’alliance sinaïtique et l’alliance adamique et (2) la façon dont ce livre est repris dans le Nouveau Testament. Le livre n’est pas cité dans le Nouveau Testament, mais il y est repris : on y trouve des allusions.
D’abord, on peut utiliser ce livre pour avertir le non-croyant.
Avertir le non-croyant
Selon 1,3, le peuple de Dieu a été privé de repos dans la terre promise du fait de son péché. C’est pareil pour Adam et Eve qui ont été exclus du Jardin du fait du péché. C’est pareil pour toute personne qui est en Adam : privé du repos ultime à cause de son péché.
Considérons 1,15 : Juda a été « foulé au pressoir ». Je vous rappelle ce qui est prévu lors du jugement final, selon Apocalypse 14 (v. 18-20) :
Un autre ange, celui qui avait pouvoir sur le feu, sortit de l’autel et cria à celui qui avait la faucille acérée :
Lance ta faucille acérée et vendange les grappes de la vigne de la terre, car ses raisins sont mûrs.
L’ange jeta sa faucille sur la terre. Il vendangea la vigne de la terre et jeta la vendange dans la grande cuve de la fureur de Dieu. La cuve fut foulée hors de la ville ; du sang sortit de la cuve, jusqu’aux mors des chevaux, sur une étendue de mille six cents stades.
L’expérience des Judéens en 586 av. J.-C. anticipe donc sur celle du jugement dernier. Mais celui-ci est plus terrifiant. Le côté déprimant de ce livre que nous avons étudié ce semestre est intentionnel, mais il ne s’agit que d’un avant-goût de ce qui est prévu de façon plus intense et à plus grande échelle. « Il est terrible de tomber aux mains du Dieu vivant » (Hé 10,31). Il n’y aura aucune consolation. Au regard du début de Luc 13, ce qui se passe actuellement en Ukraine est un avertissement de peines plus sévères à venir pour les personnes qui ne se repentent pas. Nous pouvons utiliser ce livre pour avertir les non-croyants. Il ne leur est pas nécessaire de souffrir lors du jour du jugement, et, pour éviter ces souffrances, il leur faut s’accrocher à Dieu dans la repentance pour espérer connaître sa compassion.
Ensuite, sans aucun doute, ce livre nous permet de nous émerveiller des souffrances du Christ.
S’émerveiller des souffrances du Christ
Ecoutez 2,15 :
Tous les passants, de dégoût, battent des mains à ton sujet,
ils sifflent d’horreur et hochent la tête sur Jérusalem la belle :
Est-ce là la ville qu’on appelle « Beauté parfaite », « Gaieté de toute la terre » ?
C’est l’attitude de moquerie que Jésus a subie lorsqu’il était suspendu sur la croix. Matthieu 27,39 : « Les passants l’injuriaient en hochant la tête ». Dans l’oratorio de Haendel, le Messie, 1,12 est appliqué au Christ : « Regardez et voyez s’il y a une douleur pareille à ma douleur ». C’est approprié. Les souffrances de Jérusalem se trouvent accomplies en Christ en un sens plus profond. Il n’y a aucune douleur pareille à la douleur du Christ. C’est à la lumière de la croix qu’on peut comprendre la déclaration de 4,22 :
Ta faute est à son terme, Sion la belle ; il ne t’exilera plus./ Il te fera rendre des comptes pour ta faute, Edom la belle ! Il mettra tes péchés à découvert[11]
Les souffrances qu’on observe dans ce livre s’accomplissent en Christ. Car il a assumé la colère de Dieu :
Le Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi en devenant malédiction pour nous… (Ga 3,13).
Les souffrances évoquées dans ce livre, mais puissance 10, sont tombées sur lui et ne tombent pas sur nous – nous qui nous accrochons à Dieu dans la repentance pour espérer connaître sa compassion. Quelle merveille !
Réconforter le serviteur de l’Evangile
Une dernière application est susceptible de nous surprendre. Je vais relire 3,45 : « Tu nous a traités comme des balayures, tu as fait de nous un objet de mépris parmi les peuples ». Ce langage est repris dans 1 Corinthiens 4,13 pour parler de souffrances injustes par lesquelles les apôtres passent du fait de leur ministère de l’Evangile. Nous ne sommes pas apôtres, mais nous exerçons un ministère de l’Evangile qui peut entraîner un traitement injuste. J’avais insisté tout à l’heure pour que « l’homme qui a vu l’affliction » ne corresponde pas à l’un d’entre nous. Mais cet homme, de qui s’agit-il ? Un responsable spirituel qui souffre du fait de son association avec le peuple de l’ancienne alliance – probablement Jérémie, mais ce n’est pas une certitude. Cet homme souffre, mais pas spécialement du fait de ses propres péchés. Lorsque nous souffrons du fait de notre service de la parole, ne souffrons-nous pas avec Christ du fait des péchés d’autrui ? Il me semble que nous suppléons dans notre chair ce qui manque aux souffrances du Christ, pour reprendre le langage de Col 1.24. Nous pouvons donc nous approprier Lamentations 3 dans le cadre des souffrances de notre ministère.
Et, à ce moment-là, soyons sur nos gardes, car le risque de pécher est grand lorsqu’on est traité injustement. Accrochons-nous à Dieu dans une attitude de repentance continue pour espérer connaître sa compassion.
Alors que je pensais ne pas particulièrement servir les futurs serviteurs de l’Evangile en choisissant de prêcher sur ce livre, me voilà détrompé. Lamentations 3, c’est pour nous, dans notre ministère à bien des égards analogue au cas de Jérémie dans son ministère. Parfois nos souffrances peuvent ressembler à celles de Jérémie : je pense à la façon dont les membres non-croyants de nos familles peuvent se moquer de nous ou nous rejeter (cf. Jr 11-12). Cela peut être pire, comme dans le cas du pasteur au Soudan qui a été incarcéré en avril, accusé injustement d’avoir « troublé la paix ».
Lorsque nous souffrons du fait du ministère de l’Evangile, certes ce n’est pas directement attribuable à nos propres péchés, il nous faut pourtant nous accrocher à Dieu pour espérer connaître sa compassion. Un récent diplômé a souffert des injustices extraordinairement blessantes durant une période d’environ 18 mois. Il a été un modèle d’humilité et de patience. La tempête est maintenant passée. Mais si je pouvais l’accompagner à nouveau, j’aurais envie d’appliquer Lamentations 3 à ses circonstances.
Conclusion
Voilà ce que j’estime approprié quant à l’application du livre. Il convient pourtant d’être lents à critiquer des prédicateurs qui appliqueraient ce livre différemment. Car l’herméneutique n’est pas facile à établir.
Par ailleurs, les vérités bibliques précieuses concernant le caractère de Dieu restent des vérités bibliques précieuses, que l’on respecte ou non une herméneutique appropriée pour ce livre – comme pour le chant « Dieu, ta fidélité ». Ce chant reflète les paroles d’une partie de Lamentations 3 mais pas spécialement le contexte de Lamentations 3. Autre exemple : la prochaine fois que tu monteras l’escalier en route pour la salle Norton, prends le temps de lire le texte qui est accroché au mur.
Pense au contexte en lisant le texte ! Mais si tu ne connaissais pas le contexte, tu pourrais toujours tirer un profit considérable de la vérité biblique concernant le caractère de Dieu.
Cela dit, le livre des Lamentations ne s’applique pas directement à toute forme de souffrance. Pour résumer l’application convenable :
- Je voudrais croire que Lamentations 3 deviendra précieux dans ton ministère envers les croyants qui chutent gravement. Pour d’autres personnes qui souffrent, d’autres voix scripturaires seront plus appropriées : Job, le psaume 22, le psaume 73, le psaume 88… Chaque passage a sa propre contribution – une application particulièrement ciblée. Mais que les frères et sœurs que nous servons et qui souffrent du fait de la main de Dieu puissent s’accrocher à Dieu dans la repentance pour espérer connaître sa compassion.
- J’espère que ce livre te fortifiera dans ton ministère d’évangélisation grâce à l’avertissement qu’il renferme. On voudrait que beaucoup de non-croyants s’accrochent à Dieu dans la repentance pour espérer connaître sa compassion.
- J’espère que ce livre sera précieux comme angle complémentaire sur la croix – complémentaire à ce qu’on connaît par ailleurs. Des souffrances inouïes sont tombées sur le Christ et ne tomberont pas sur nous – nous qui nous accrochons à Dieu dans la repentance pour espérer connaître sa compassion.
- Et dans ton propre ministère, lorsque tu souffriras du fait de l’Evangile, j’espère que tu t’accrocheras à Dieu dans une attitude de repentance continue pour espérer connaître la compassion de celui qui essuiera toute larme de nos yeux…
21 Voici à quoi je réfléchis, voici pourquoi j’attends :
22 C’est que la fidélité du SEIGNEUR n’est pas épuisée, que sa compassion n’est pas
à son terme [« Ce sont les bontés de l’Éternel que nous ne sommes pas consumés, car ses compassions ne cessent pas… »] ;
23 elle se renouvelle chaque matin. Grande est ta constance !
24 J’ai dit : Le SEIGNEUR est ma part ; c’est pourquoi je l’attends.
Pour l’exégèse, le commentaire dont nous avons le plus profité en cours est celui de Paul R. HOUSE dans la série Word. Mais c’est Barry WEBB, dans des notes non publiées d’une série de cours dispensée vers la fin des années 1990 à Moore Theological College, Sydney, qui m’a le plus influencé pour cette prédication ; cf. aussi son ouvrage Five Festal Garments, Christian Reflections on The Song of Songs, Ruth, Lamentations, Ecclesiastes and Esther (New Studies in Biblical Theology 10), Leicester/Downers Grove, Apollos/IVP, 2001, ch. 3, p. 59-81. ↩︎
J. Gordon McCONVILLE, « Lamentations », dans Donald A. CARSON, Richard T. FRANCE, J. Alec MOTYER, Gordon J. WENHAM, dir., New Bible Commentary, 21st Century Edition, Leicester/Downers Grove, IVP, 1994, p. 710. ↩︎
Nous n’avons pas été persuadés par la structure proposée par David A. DORSEY, The Literary Structure of the Old Testament, A Commentary on Genesis to Malachi, Grand Rapids, Baker Academic, 1999, p. 246-252. ↩︎
T. Desmond ALEXANDER, The City of God and the Goal of Creation (Short Studies in Biblical Theology), Wheaton [Illinois], Crossway, 2018, p. 128. ↩︎
L’autre, c’est « Regarde ! » (il ne s’agit pas de la question « Pourquoi est-ce que nous souffrons ? », mais « Regarde nos souffrances ! ») : voir 1,9c.11c.20a ; cf. 2,20 ↩︎
1,2.7.9.16.17.21. ↩︎
Pour des raisons de critique textuelle. ↩︎
C’est nous qui soulignons. ↩︎
Lv 26,42-45 ; Dt 4,25-31 ; Dt 30,1-10. ↩︎
1,9c.11c.20a ; cf. 2,20. Cf. aussi 3,50. ↩︎
Les verbes « exilera » et « mettra à découvert » proviennent de la même racine. ↩︎