Pasteur... et serviteur

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Cet article est une version modifiée d’une prédication apportée dans le cadre d’une chapelle (rencontre hebdomadaire de la communauté) de l’IBB au printemps 2022.

Comment concevez-vous le rôle du pasteur de l’Eglise locale ? En est-il le chef, tel un président-directeur général ? Il doit certainement conduire l’Eglise et en être responsable. Ou pensez-vous plutôt en termes de propriétaire ? Je suis « chez lui » ou je vais « à l’église du pasteur… » Un tel langage perd la notion de Jésus comme chef suprême de l’Eglise, et sous-estime une autre notion essentielle qu’est le service.

Notre vocabulaire chrétien est grandement influencé par la rhétorique du service : le service chrétien, le ministre du culte, le serviteur de Dieu, on parle même de diacre du Christ… Le problème est que même si les mots sont utilisés, ils perdent la force de leur contenu. L’Institut Biblique de Bruxelles veut former des serviteurs de l’Evangile, il nous faut donc comprendre comment progresser dans cette dimension du service.

En l’évangile de Marc, au chapitre 10, un événement s’est produit qui a indigné les disciples. Deux de ceux-ci, ayant vu la gloire de Jésus (Mc 9,2), étaient convaincus qu’elle allait bientôt devenir publique. Si, dans le royaume, Jésus avait naturellement droit à la place de Chef, ils convoitaient les deuxième et troisième places. Les dix autres disciples étaient indignés par rapport à cela (Mc 10,41) – probablement parce qu’ils pensaient mériter ces places honorées ! Ils avaient déjà débattu au sujet duquel d’entre eux était le plus grand (Mc 9,34).

Jésus les rassemble et leur parle comme un entraîneur dans l’exercice du service (Mc 10,42-45) :

42 Jésus les appela et leur dit: «Vous savez que ceux que l’on considère comme les chefs des nations dominent sur elles et que leurs grands les tiennent sous leur pouvoir. 43 Ce n’est pas le cas au milieu de vous, mais si quelqu’un veut être grand parmi vous, il sera votre serviteur; 44 et si quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous. 45 En effet, le Fils de l’homme est venu non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour beaucoup.

Ce que Jésus décrit est typique de son époque et de la nôtre, où les grands, les leaders, sont considérés comme des chefs (v. 42). Ceux-ci dominent sur les autres et ont les meilleures places. La demande de Jacques et Jean était celle-là, et elle fait écho aux priorités des pharisiens, qui aimaient avoir les meilleures places (« ils recherchent les sièges d’honneur dans les synagogues et les meilleures places dans les festins, » Mc 12,39). Les pharisiens aimaient les titres honorifiques et les salutations ; bref, ils aimaient avoir de l’importance aux yeux des autres.

Jésus va dire deux choses à ces disciples, une sur eux et une par rapport à lui, qui vont complètement les bouleverser. Nous sommes également concernés.

1 Nous devons être des leaders-serviteurs

Nous pouvons être attirés par le rôle de responsable dans l’optique que les autres fassent notre volonté. Nous pouvons également être tentés par la perspective d’avoir de l’influence ou un peu de pouvoir. C’est un piège, car nous ne devons pas devenir des commandants comme les dirigeants non-chrétiens. Nous devons servir. « Si quelqu’un veut être grand parmi vous, il sera votre serviteur. » (v. 43)

Ce titre de serviteur doit être accompagné par la réalité du service. S’engager en tant que responsable signifiera que l’on nous demandera de servir vraiment. J’ai appris cela grâce à une femme chrétienne qui était responsable d’un club biblique pour enfants. C’était un projet de grande envergure, avec une centaine d’enfants répartis en groupes pendant une semaine d’activités, et un groupe de responsables bénévoles à encadrer. En plus de la gestion de tout cela, cette femme apportait un enseignement à tous les enfants à la fin de chaque journée. Vers la fin de l’activité spéciale organisée pour les enfants et leurs familles le sixième jour, j’ai été étonné de trouver la cheffe d’équipe en train de vider les poubelles. Elle m’a dit : « Ce sont toujours les responsables qui vident les poubelles. »

Avons-nous cette vision du ministère ? Ou certaines tâches sont-elles trop basses pour nous ? Dans la perspective d’un service chrétien, y a-t-il des tâches ingrates dont nous refusons de nous charger ? Ou y a-t-il des tâches ingrates que nous accomplissons aujourd’hui, tout en croyant qu’une fois « promu » au rang de responsable, nous ne devrons plus les faire ?

Je ne suis pas en train de limiter le service à l’acte de vider les poubelles. Il n’y a pas une tâche unique qui démontre définitivement que nous sommes serviables ; cet esprit de service se verra dans une multitude de gestes serviables. En parcourant ce chapitre (Marc 10), nous trouvons
que Jésus a : enseigné la foule (v. 1) ; répondu aux pharisiens (v. 3) ; expliqué des choses aux disciples (v. 11) ; accueilli des enfants (v. 16) ; parlé à un homme riche (v. 21) ; donné la direction en allant à Jérusalem (devant les disciples, malgré leur peur, v. 32) ; parlé patiemment aux deux disciples qui sont venus à lui avec cette requête déplacée (v. 38) ; guéri un mendiant aveugle (v. 52).

À part ce dernier acte miraculeux, toutes ces choses sont de l’ordre de l’humain, des choses que nous serions capables de faire, mais que nous n’aurions peut-être pas envie de faire. Nous pourrions être motivés par un débat théologique sur une question concernant l’interprétation de l’Ancien Testament (cf. le cas de Jésus avec les pharisiens, v. 2-4). S’occuper des petits à l’école du dimanche ou la garderie nous intéresserait peut-être moins (cf. les petits enfants du v. 13).

Cependant, il ne faudrait pas exclure le leadership de cette notion du service. Diriger signifie prendre des décisions coûteuses, s’engager dans une voie en y impliquant les autres, et assumer les conséquences – mais ce rôle de responsable ne nous fait pas gagner un statut ou un confort particulier. Le dirigeant est quelqu’un qui est appelé à servir par son rôle. Ce dont l’Eglise a besoin, ce sont « des serviteurs prêts à assumer la tâche du leadership[1].» Ce ne sont ni des personnes qui ne dirigent pas, ni des personnes qui ne servent pas. « [Il] sera votre serviteur. » (Mc 10,44).

Si vous comptez entrer dans le ministère pastoral après vos études à l’IBB, le temps est court pour apprendre à être serviable. Il vaut mieux savoir ce que nous visons. Cette liste n’est pas exhaustive et ne représente pas une liste d’obligations à cocher, mais à titre illustratif, voici un portrait du pasteur-serviteur :

  • Il accepte de prêcher à des dates qui aident et soulagent son équipe
  • Il accepte les invitations à prêcher dans de petites Eglises
  • Il choisit des chants selon le goût et la santé de l’Eglise plutôt que sa musique favorite
  • Il prend du temps pour écouter et comprendre une personne difficile
  • Il assiste à un événement d’un collègue (installation, conférence) plutôt que de rester chez lui
  • Il met les chaises en place avant l’étude biblique
  • Il enseigne parfois les enfants
  • Il aide sa famille quand elle a besoin de lui plutôt que de se calfeutrer dans son bureau confortable
  • Il va plus loin dans l’étude pour pouvoir enseigner avec droiture la Parole.

Ces exemples ne sont pas énumérés pour vous accabler mais pour vous sensibiliser à ce type de ministère. Si nous pensons que c’est notre travail ou notre personne qui fait la différence, n’oublions pas que nous sommes censés être des esclaves (10,44).

D’ailleurs, il n’est pas question d’agir par crainte de l’homme (agir de sorte à plaire aux gens). Le service dont nous parlons n’est pas la recherche de l’approbation humaine ; c’est être poussé, par la crainte de Dieu, à servir les hommes pour leur bien. En faisant cela, vous plairez à Dieu.

2 Jésus était un leader-serviteur

Jésus ne nous demande pas de faire quelque chose qu’il n’a pas fait lui-même. « En effet, le Fils de l’homme est venu non pour être servi, mais pour servir… » (10,45). Or, être servi serait la chose la plus naturelle. Voici le Fils de l’homme après tout ; toute autorité est entre ses mains ! Dieu le Père Tout-Puissant a donné la domination au Fils de l’homme, son Fils, « et tous les peuples, les nations et les hommes de toute langue l’ont servi, » (Dn 7,14). Le Fils de l’homme est chef ; les nations sont sous ses pieds.

S’il nous était possible de rencontrer Jésus-Christ ici-bas, sachant qui il est, nous serions ravis de pouvoir le servir. Nous ferions le maximum pour trouver, chacun(e) pour sa part, une façon de l’honorer pendant son passage chez nous. Nous aurions tous envie qu’il soit servi et nous trouverions logique qu’il le soit !

Il aurait le droit d’être servi, parce qu’il est notre Seigneur bien-aimé, mais il a choisi d’être un leader serviteur. Il est venu pour servir. « En effet, Christ n’a pas recherché ce qui lui plaisait » (Rm 15,3). Sa venue n’était pas pareille à une visite royale, passant par les lieux les plus beaux et les expériences les plus confortables.

Là encore, nous voyons que l’autorité n’est pas absente. En Marc 11,28 les chefs religieux de l’époque sont choqués par ses interventions et lui demandent : « Par quelle autorité fais-tu ces choses et qui t’a donné l’autorité de les faire ? » Cependant son autorité était présente dans l’attitude d’un serviteur.

Cela se voit de manière ultime à Jérusalem, car il donne sa vie en rançon pour beaucoup. Il meurt dans la même attitude qu’il a vécue, dans le service de Dieu pour le bien des gens. Dans tout service il y a le don de soi —de son temps, de ses ressources. Jésus s’est donné lui-même.

La Bible nous exhorte à imiter Jésus-Christ dans son attitude :

6 lui qui est de condition divine,
il n’a pas regardé son égalité avec Dieu
comme un butin à préserver,
7 mais il s’est dépouillé lui-même
en prenant une condition de serviteur,
en devenant semblable aux êtres humains.
Reconnu comme un simple homme,
8 il s’est humilié lui-même
en faisant preuve d’obéissance
jusqu’à la mort,
même la mort sur la croix.
9 C’est aussi pourquoi Dieu
l’a élevé à la plus haute place
et lui a donné le nom
qui est au-dessus de tout nom
10 afin qu’au nom de Jésus
chacun plie le genou
dans le ciel, sur la terre et sous la terre
11 et que toute langue reconnaisse
que Jésus-Christ est le Seigneur,
à la gloire de Dieu le Père. (Ph 2,6-11)

Or, le pasteur qui abuse de son autorité, qui exploite l’Eglise, qui la domine ; qui prend les ressources de l’Eglise pour lui-même, se servant de l’Eglise comme d’une plateforme pour sa carrière personnelle… trahit le Seigneur qui a fondé l’Eglise.

Ces pasteurs abusifs ressemblent beaucoup plus à Jacques et Jean avec leur requête (Mc 10,35-37 : « Accorde-nous… d’être assis l’un à ta droite et l’autre à ta gauche, quand tu seras dans ta gloire ») ; ils ont cru qu’ils étaient les vrais chefs et que la puissance de Jésus pouvait servir leur gloire personnelle.

Il y a bien sûr des aspects de l’identité de Jésus qui sont très différents de notre identité. Il a le titre de « Fils de l’homme », la Seigneurie ultime. Il a le rôle de victime propitiatoire ; sa mort a payé la rançon pour nous, quelque chose qu’il nous est impossible de faire par nos bonnes œuvres. Soulignons aussi qu’il est l’homme parfait qui agissait sans aucune arrière-pensée. Il n’a pas eu de motivations mélangées comme nous en avons même lorsque nous faisons le bien. Nous restons admiratifs devant lui, car il avait un très grand pouvoir et a choisi de mettre ce pouvoir au service de personnes comme nous.

Toutefois, il se présente ici comme modèle à imiter, et il est utile que nous puissions nous interroger. Est-ce que mon service a un caractère inconfortable, ou est-ce que je sers seulement dans les domaines où je suis à l’aise et doué ? Est-ce que je travaille à mes conditions, en imposant des limites pour me préserver ? Quand j’accepte une invitation à parler quelque part, est-ce que c’est pour mon avantage (mon profil, l’admiration des autres) ou pour servir Jésus ?

Actuellement, bien entendu, tu as la vie d’un étudiant ou d’une étudiante de l’IBB à assumer,
et il y a toute une série de défis. Si tu as l’impression de travailler comme un esclave pour les autres, il est probable que tu as compris le sens de cette phrase (10,44). Nous ne devons pas nous attendre à être traités comme des invités d’honneur.

Il y aura des petites tâches qui te seront demandées. Je n’oublierai pas un étudiant brillant de ces dernières années qui avait comme tâche matérielle de nettoyer les WC. Il accomplissait cela de manière très rigoureuse.

Dans les tâches de stage dans une Eglise locale, parfois ce qui sera demandé ne sera pas exactement ce qui te convient. Selon ton analyse, cette tâche ne correspondra pas à tes dons ou au rôle que tu aimerais le plus avoir. Au lieu de désirer ton ministère parfait, mets-toi à l’œuvre aujourd’hui. Et ainsi, racheté par Christ, tu vas devenir un serviteur, aujourd’hui et à l’avenir, semblable à ton Maître.

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  1. Paul COULTER, Servant Leadership or Leading Servants ? sur le blog livingleadership.org, consulté le 28 juillet 2022. ↩︎