
« Mon peuple a doublement mal agi »
Une appréciation critique des Idoles du cœur de Timothy Keller
Timothy Keller a été remarquablement utilisé par Dieu. Implanteur de l’Eglise Redeemer à Manhattan, New York, où il a ensuite servi en tant que pasteur pendant 28 ans, il est le co‑fondateur avec Donald Carson de la Gospel Coalition[1], et le fondateur du mouvement d’implantation d’Eglises « City to City ». Il a rédigé une vingtaine de livres dont plusieurs ont été traduits en français. Il est considéré comme un mentor et une inspiration pour beaucoup, et ses enseignements centrés sur la grâce de l’Evangile sont appréciés par les croyants partout dans le monde. Etant personnellement dans le ministère pastoral, il est un exemple pour moi à maints égards. Il semble mener une vie chrétienne exemplaire, tant sur le plan individuel que sur le plan familial. Il a beaucoup à nous enseigner dans l’application de l’Evangile à la vie de tous les jours, et dans ses interactions avec ceux qui ont un point de vue différent de lui,
il fait preuve de douceur et également de clarté. Nous devrions être profondément reconnaissants pour lui et pour son ministère.
Une reconnaissance profonde pour la vie et le ministère de quelqu’un ne veut pas dire pour autant être toujours d’accord avec tout ce qu’il dit ou écrit. Dans les livres de Keller, je trouve des propos qui sont excellents et parfois des aspects qui sont décevants. Le but de cet article est de passer en revue l’un de ces livres, Les idoles du cœur[2], dont l’influence dans nos milieux est considérable. Je veux souligner les grandes forces de ce livre et en même temps relever certaines de ses faiblesses.
Keller a une raison en particulier pour écrire sur l’idolâtrie. Il explique sa méthodologie dans son livre Une Église centrée sur l’Evangile.
Au tout début de mon ministère à New York, j’ai
dû faire face à une allergie culturelle au concept chrétien du péché. J’ai cependant constaté qu’on m’écoutait mieux quand j’abordais l’enseignement
de la Bible sur l’idolâtrie[3].
Keller a trouvé que l’enseignement biblique sur l’idolâtrie attirait plus de monde que l’enseignement biblique sur le péché, qui avait répulsé les gens. Il explique le changement qui s’est effectué dans la société pour amener ce phénomène.
Dans la société occidentale, les anciennes générations considéraient qu’il était capital d’être quelqu’un de bien. Aujourd’hui, en Occident, les valeurs ont changé et notre récit culturel nous dit qu’il est plus important encore d’être libre. Le thème biblique de l’idolâtrie remet en question nos contemporains précisément sur ce point. Ce thème leur montre que, paradoxalement, s’ils ne servent pas Dieu, ils ne sont pas et ne pourront jamais être aussi libres qu’ils voudraient l’être[4].
Nous voyons ici le désir de Keller d’annoncer l’Evangile de manière pertinente dans notre culture actuelle. Il trouve que parler du thème biblique de « l’idolâtrie » permet une percée plus profonde pour l’Evangile que de parler du thème du « péché ». Ce désir est louable, et le fait que ce livre est essentiellement la publication des enseignements donnés lors de petits-déjeuners d’évangélisation pour hommes à New York nous aide à comprendre son approche dans le livre.
Notons deux considérations dans cette citation. D’abord, Keller trouve que la notion d’idolâtrie passe mieux pour notre génération que celle du péché. Deuxièmement, il affirme que l’élément qui frappe le plus le non-chrétien, c’est l’effet asservissant de l’idolâtrie, l’idée que l’idolâtrie nous rend esclave de ce que nous adorons et nous empêche d’être libre. Cela nous fait réfléchir sur ces deux sujets. Est-ce qu’il est légitime de privilégier la notion d’idolâtrie dans notre évangélisation aux dépens de la notion du péché ?
Et deuxièmement, lorsque la Bible parle de l’idolâtrie, est-ce qu’elle parle principalement de ses effets négatifs sur l’adorateur ? Ou est-ce que l’enseignement biblique sur l’idolâtrie met l’accent sur une autre dimension, par exemple, celle de l’offense envers Dieu ? Nous essaierons de répondre à ces questions dans cet article.
Résumé du livre
Du désespoir provoqué par l’effondrement de nos idoles
Keller a écrit ce livre juste après le krach boursier de 2008. Il estimait que
la période que nous traversons fournit une opportunité unique. Beaucoup sont désormais prêts à écouter les avertissements de la Bible lorsqu’elle dit que l’argent peut devenir autre chose qu’une valeur d’échange. Il peut se transformer en une idole qui brise le cœur (p. 12).
Il est rare, dit Keller, que toute la société se rende compte de la futilité des choses qu’elle adore. « Avec notre économie globale en ruines, nous avons vu la chute de bon nombre d’idoles que nous adorions depuis des années » (p. 18). Nous pourrions dire de même pour notre monde avec la pandémie de Covid-19. Nous avons vu la chute de toutes sortes d’idoles que nous adorons en tant que société. Cela représente donc une opportunité unique pour se remettre en question. Le livre de Keller, bien qu’écrit dans un contexte différent du nôtre, reste donc tout à fait pertinent pour notre époque. Voir la chute des idoles que nous avons adorées crée une sorte de désillusion. Cette désillusion dont parle Keller a donné lieu chez beaucoup au désespoir. Keller fait remarquer :
le désespoir est sans consolation, parce qu’il résulte de la perte de la chose ultime. Lorsque vous perdez votre dernière source de sens ou d’espoir, rien ne peut prendre sa place. Et cela vous brise (p. 8).
Le désespoir vient quand ce que nous avons adoré nous déçoit. N’avons-nous pas constaté le même désespoir chez nos contemporains durant la pandémie ? Keller dit que pour sortir de notre désespoir, nous devons premièrement « discerner les idoles de nos cœurs et de notre culture » afin de pouvoir ensuite nous libérer de « l’influence destructrice des faux dieux » en nous tournant vers le vrai Dieu qui s’est révélé et qui peut nous pardonner grâce à la croix du Calvaire ; il est le seul « qui puisse vous satisfaire pleinement » (p. 18-19). Son livre vise à aider le lecteur à faire ces deux démarches – à identifier nos idoles et à nous en débarrasser.
La définition de l’idolâtrie
Dans l’introduction du livre, Keller définit ce qu’est l’idolâtrie. Lorsque nous entendons le mot « idolâtrie » nous pensons bien vite aux « peuples primitifs se prosternant devant des statues » (p. 8). Mais Keller veut nous montrer que « notre société contemporaine n’est pas tellement différente de ces civilisations antiques » (p. 9). Chaque société est remplie d’idoles. Keller explique :
Chaque culture est dominée par ses propres idoles, possède sa propre “prêtrise”, ses totems, ses rites, et a ses temples – que ce soit des gratte-ciels, des spas, des salles de fitness, des studios ou des stades – des lieux où des sacrifices doivent être pratiqués pour se procurer les bénédictions de la vie et pour conjurer les catastrophes (p. 9).
Keller veut souligner trois idées en ce qui concerne l’idolâtrie. Premièrement, cela concerne autant nos sociétés actuelles que celles du passé. Deuxièmement, l’idolâtrie n’implique pas forcément de s’incliner devant une statue : elle peut avoir lieu dans nos cœurs. Troisièmement, les choses que nous adorons ne sont pas forcément mauvaises en soi. D’ailleurs, nos idoles sont souvent des bonnes choses qui deviennent pour nous une chose suprême. Keller cite Alexis de Tocqueville[5] qui observe qu’une singulière mélancolie s’abat sur nous « lorsque nous bâtissons toute notre vie sur les “joies incomplètes de ce monde” » (p. 8).
Les idoles du cœur
Le titre du livre en français[6], Les idoles du cœur, provient de l’utilisation de Keller d’Ezéchiel 14,3. Là, Dieu fustige les anciens du peuple d’Israël en disant : « ces gens-là portent leurs idoles sur leur cœur[7] ». Keller en conclut que
Dieu voulait leur montrer que le cœur humain a tendance à prendre de bonnes choses, comme une carrière brillante, une relation amoureuse, des biens matériels ou même la famille et à les transformer en biens suprêmes. Nos cœurs les élèvent au rang de dieux, croyant qu’elles nous donneront importance, sécurité, protection et épanouissement si nous parvenons à les atteindre (p. 11).
Nous pouvons déjà remarquer que ceci ne semble pas être le sens du reproche de Dieu en Ezéchiel 14. Ce que les anciens ont fait de mauvais, c’est qu’ils ont placé leurs idoles (des statues qu’ils avaient l’habitude d’adorer) dans leurs cœurs. Les idoles qu’ils adoraient leur sont devenues tellement précieuses, c’est comme s’ils les avaient placées sur leurs cœurs, devant leur visage. Dieu n’est pas en train de leur reprocher d’avoir transformé des bonnes choses en biens suprêmes. Le problème en Ezéchiel c’est que les anciens d’Israël étaient obsédés par leurs idoles au point que Dieu a refusé de se laisser consulter par eux. D’ailleurs, l’appel de Dieu à leur égard est instructif : « Convertissez-vous et détournez‑vous de vos idoles, détournez les regards de toutes vos horreurs » (Ez 14,6b). Il appelle le peuple à une repentance sincère et radicale de son idolâtrie. L’usage de Keller de ce passage ne semble pas correspondre à ce que le texte dit. Cela ne remet aucunement en question l’idée que nous pouvons commettre l’idolâtrie dans notre cœur sans nous incliner devant une statue : comme Keller fait bien de nous rappeler, Paul appelle la convoitise une idolâtrie (Col 3,5). Mais, redéfinir l’idolâtrie du cœur comme prendre les bonnes choses et les transformer en biens suprêmes risque de minimiser la gravité de l’offense envers Dieu et le besoin de s’en repentir[8].
La démarche adoptée dans le livre
Dans ce livre, Keller choisit d’illustrer différentes idoles à travers la vie de plusieurs personnages bibliques. Il prend les exemples d’Abraham (idolâtrie de son enfant Isaac), de Jacob (idolâtrie de l’amour), Zachée (l’argent), Naaman (le succès) et Nabuchodonosor (la puissance et la gloire). Comme nous le verrons plus loin, cette démarche réussit mieux pour certains des chapitres que pour d’autres.
Les grandes forces du livre
Ce livre est utile et édifiant à bien des égards. Voici les principales forces du livre.
La grâce de l’Evangile et la croix de Christ
Il est difficile de trouver un plus grand compliment à faire d’un livre que de dire que le livre est centré sur Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié (cf. 1 Co 2,2). Chaque chapitre nous ramène à la mort de Jésus-Christ comme la réponse à nos idoles. Il est celui qui a gravi la montagne comme Isaac : « Le vrai substitut du fils d’Abraham était le Fils unique de Dieu le Père, Jésus, qui est mort pour porter notre punition » (p. 32). Jésus est « le fils de Léa. Il est devenu l’homme dont personne ne voulait… Pour vous et pour moi, Il a pris sur lui nos péchés et est mort à notre place » (p. 53-54). Dans le chapitre sur l’idolâtrie de l’argent, nous apprenons que le Seigneur Jésus-Christ « qui était riche…s’est fait pauvre pour vous afin que par sa pauvreté vous soyez enrichis » (2 Co 8,9) » (p. 70-71). Dans le chapitre sur la séduction du succès, nous lisons : « Sur la croix, nous voyons Dieu accomplir au niveau universel ce que chacun de nous doit faire lorsqu’il pardonne. Là, Dieu a lui-même absorbé la punition et la dette pour nos péchés. Il a payé pour que nous n’ayons plus à le faire » (p. 89). Dans le chapitre sur la puissance et la gloire, Keller affirme : « Nos cœurs disent : “Je monterai, je serai comme le Très-Haut pour ma propre gloire”, mais Jésus dit : “Je descendrai, je m’abaisserai, pour leur bien”. Il est devenu chair et est allé à la croix pour mourir pour nos péchés » (p. 113). Dans le chapitre sur Jonas, Keller nous montre que
Tandis que Jonas n’a été jeté que dans une tempête de vent et d’eau, Jésus, sur la croix, a été jeté dans la tempête absolue – celle de la justice divine et de la punition que nous méritions pour nos péchés (p. 134).
Dans le chapitre sur Jacob, Keller écrit :
Pourquoi Jacob a-t-il pu approcher Dieu de si près sans mourir ? C’est parce que Jésus est venu faible et est mort sur la croix pour payer le prix de nos péchés. (p. 143-144)
Cet accent sur la mort de Jésus est important et montre le rôle capital que joue l’œuvre de Christ sur la croix pour notre sanctification tout autant que pour notre salut.
L’aide pour identifier nos idoles
Keller fait également un excellent travail en nous aidant à identifier nos idoles. Le livre regorge
de questions nous permettant d’identifier ce en quoi nous mettons notre confiance. Pour ne citer qu’un exemple, Keller nous exhorte ainsi :
Observez vos émotions les plus incontrôlables…Si vous êtes en colère, posez-vous la question “y a-t-il quelque chose ici qui revête trop d’importance pour moi, quelque chose que je doive avoir, quel qu’en soit le coût ?” Faites de même avec vos peurs, votre désespoir et votre culpabilité. Posez-vous la question : “Suis-je aussi effrayé(e) parce que je sens une menace sur une chose que je perçois comme absolument nécessaire, alors qu’en fait, elle ne l’est pas ?” …Quand vous vous posez de telles questions, quand vous “arrachez vos émotions à la racine”, pour ainsi dire, vous verrez souvent que vos idoles y sont accrochées (p. 148-149).
En analysant mon propre cœur et en cherchant à aider d’autres à identifier la racine de tel ou tel comportement, ce raisonnement est fort utile.
Faiblesses du livre
Comme nous l’avons évoqué au début, les forces de ce livre n’enlèvent pas ses faiblesses. J’ai une critique concernant la méthodologie du livre et deux critiques qui concernent davantage le fond. Dans chaque chapitre, Keller prend un personnage biblique et essaie de démontrer son idolâtrie et relever ses effets dévastateurs. Parfois ces récits sont convaincants, comme l’exemple du roi Nabuchodonosor qui adorait le pouvoir et que Dieu a ensuite humilié (ch. 5, cf. Dn 2-4). Cependant, à d’autres moments, cette démarche semble très spéculative (p. ex., pour Abraham et pour Jonas) et ne trouve pas de base solide dans le texte. Keller aurait pu tenir plusieurs propos semblables et même plus convaincants en se basant sur des textes qui parlent plus explicitement de l’idolâtrie.
Passons aux faiblesses concernant le fond du livre[9]. Carlton Wynne, dans un excellent article, nous avertit des dangers de la tendance actuelle en milieu évangélique de préférer parler du péché en termes d’idolâtrie. Il en cite deux : parler ainsi « amoindrit à la fois l’essence et les effets du péché[10]. » Nous nous accordons avec cette analyse.
La réponse de Dieu face à l’idolâtrie
Une faiblesse majeure dans le livre est le manque de condamnation biblique de l’idolâtrie. Nous ne disons pas que Keller pense que la Bible ne condamne pas l’idolâtrie, nous trouvons cependant dommage que le livre manque de clarté sur ce point. En Exode 33, après l’idolâtrie du veau d’or, Brian Rosner fait remarquer que « Dieu menace d’anéantir la nation entière et de recommencer à zéro[11] ». L’exil est le châtiment qu’a mérité le peuple pour son idolâtrie (Dt 29,24-28). Les rois dans les livres de 1 et 2 Rois sont évalués essentiellement sur le critère de leur attitude envers les idoles[12]. Le Nouveau Testament condamne avec autant de sévérité l’idolâtrie. Or, en commentant Luc 16,13, Keller enseigne l’impossibilité de servir Dieu et Mammon, mais tout en restant en deçà du diagnostic de Jésus. Celui-ci déclare que nous allons « détester » ou « mépriser » Dieu si nous « servons » ou si nous nous « attachons » à Mammon. Cet aspect de la culpabilité du pécheur et de son hostilité vis-à-vis de Dieu dans l’idolâtrie est très peu mentionné dans le livre. Il se peut que Keller ne veuille pas mettre l’accent sur la colère de Dieu face à notre idolâtrie de peur de conduire les croyants vers ce qu’il appelle une repentance « motivée par la peur ».
Quand notre repentance est motivée par la peur des conséquences, nous ne sommes pas vraiment désolés pour notre péché, mais pour nous-mêmes. Une repentance basée sur la crainte (“Je dois changer ou Dieu va m’attraper”) est en réalité de l’apitoiement sur soi. Dans ce genre de repentance, nous n’apprenons pas à haïr le péché pour ce qu’il est, et il ne perd pas son pouvoir d’attraction (p. 150).
Nous comprenons son souci mais il n’en reste pas moins que Paul dans Ephésiens 5 et dans Colossiens 3 fait mention de « la colère de Dieu [qui] vient à cause de ces péchés » comme motivation pour les croyants à rejeter le péché et la cupidité qu’est l’idolâtrie. Peut-être que Keller estime que le chrétien n’est plus sous la colère de Dieu, ce qui est juste. Il est quand même bon de nous rappeler la gravité de notre péché et notre idolâtrie même si cela est couvert par le sang de l’agneau. Et si le livre est censé servir en tant qu’outil d’évangélisation, il serait souhaitable d’avertir les non-chrétiens du danger qu’ils courent, car comme le dit Ephésiens 5,5-6 :
Car, sachez-le bien, aucun débauché, impur ou cupide, c’est-à-dire l’idolâtre, n’a d’héritage dans le royaume du Christ et de Dieu. Que personne ne vous séduise par de vains discours ; car c’est pour cela que la colère de Dieu vient sur les fils de la rébellion.
Mon peuple a doublement mal agi…
La plus grande faiblesse que j’ai trouvée dans ce livre, c’est de présenter l’idolâtrie comme étant un problème davantage pour nous que pour Dieu. Les effets négatifs pour l’idolâtre ont bien été soulignés dans le livre (idolâtrer nos enfants risquerait de les écraser ; notre idolâtrie mène à la déception, à l’angoisse et à l’esclavage). Keller précise souvent : « toute idolâtrie est destructrice » (p. 29) et appelle les idoles « destructrices » (p. 35). Nous sommes bien d’accord avec cette vérité. L’idolâtrie est destructrice dans la vie de l’idolâtre. Cependant, Keller met tellement l’accent sur cet effet de l’idolâtrie que nous ne trouvons guère de réponse dans ce livre à la question « Quelle est l’attitude de Dieu envers l’idolâtrie ? » Je pense que nous pouvons résumer ce livre par la deuxième moitié de Jérémie 2,13 : « Mon peuple a doublement mal agi, ils m’ont abandonné, moi, la source d’eau vive, pour se creuser des citernes, des citernes crevassées, qui ne retiennent pas l’eau. » (Jr 2,13[13]). Keller est très fort pour nous parler de comment nos idoles ne sont que des citernes crevassées qui ne retiennent pas l’eau. Il est très doué pour nous expliquer en quoi nous nous sommes tournés vers les faux dieux. Mais ce livre est beaucoup moins fort sur la première partie de ce reproche : « ils m’ont abandonné, moi la source d’eau vive. » Et pourtant, selon la Bible, c’est en ceci que l’idolâtrie est si grave. Il s’agit d’une offense contre le Dieu vivant et vrai. L’idolâtrie constitue un péché grave, se détourner du vrai Dieu qui seul est digne de notre louange. Le théologien Donald Carson explique bien la gravité de l’idolâtrie :
Ce qui provoque le plus souvent la colère de Dieu dans la Bible, c’est l’idolâtrie. Nous entrons dans la dimension verticale du mal. Celui envers qui la plus grande offense est commise, dans ce chapitre [Genèse 3], c’est Dieu… La principale culpabilité est envers Dieu… Des pages et des pages de la Bible sont consacrées à l’idolâtrie. Voilà le mal suprême[14].
Et il dit encore ailleurs,
Pour Dieu, l’idolâtrie est une offense suprême et grave…Elle n’est pas seulement désastreuse pour nous puisqu’elle nous dénature, mais elle est aussi une abomination à ses yeux. L’idolâtrie dénature et rabaisse son être. C’est pour cette raison que l’Ancien Testament rattache la colère divine à l’idolâtrie[15].
L’idolâtrie est le mal suprême, non à cause de ses effets négatifs sur nous, mais parce que nous nous sommes détournés du Dieu qui seul est digne d’adoration et de louange.
Parler de l’idolâtrie ou parler du péché ?
Nous revenons donc à notre question du début. Est-ce qu’il y a une grande différence entre parler de l’idolâtrie et parler du péché ? Selon la Bible, l’idolâtrie ne se distingue pas facilement du péché. Cela devient donc une fausse antithèse d’opposer l’idolâtrie au péché. En perspective biblique, les deux constituent des crimes commis contre le Dieu saint et méritant sa colère. Les deux trouvent la solution dans la mort de Jésus sur la croix. Il est seulement possible d’opposer l’idolâtrie au péché si nous concevons l’idolâtrie principalement en termes de ses effets négatifs sur l’idolâtre ou en termes principalement horizontaux. Nous ne voulons pas suggérer que Keller ne croie pas que l’idolâtrie représente une offense grave aux yeux de Dieu. Notre assertion, c’est qu’il ne le communique pas avec la clarté que cet enseignement biblique exigerait. Le lecteur de ce livre bénéficierait beaucoup du court article de Brian Rosner sur l’idolâtrie dans Le Dictionnaire de Théologie Biblique[16] ainsi que des livres de Donald Carson tels que Le Dieu qui est là[17] et La croix est un scandale[18].
Riche en l’Evangile
Je veux terminer en soulignant une dernière grande force de ce livre qui est de montrer à quel point l’Evangile seul est capable de déraciner nos idoles. Il parle dans le dernier chapitre de la différence entre écouter un enregistrement ou un podcast – chose que nous pouvons faire tout en étant distraits et en pensant à autre chose – et regarder une vidéo. Keller soutient : « Regarder et écouter une vidéo est autrement plus absorbant. Cela remplit notre champ de vision » (p. 152). Lorsqu’on va au cinéma, le son est tellement fort et l’image tellement grande et absorbante qu’il est très difficile de penser à autre chose. Keller termine le livre en nous exhortant à « mettre les vérités de l’Evangile « sur vidéo » dans nos vies, pour qu’elles aient un effet sur tout ce que nous ressentons et faisons » (p. 152). Dans ce livre, Keller applique l’Evangile à nos cœurs. Il nous aide à nous émerveiller davantage de l’Evangile de la grâce de Dieu, afin que nous soyons fortifiés pour déraciner les idoles de nos cœurs.
Ce qui a donné naissance en Europe francophone au ministère d’Evangile21. ↩︎
Timothy KELLER, tr. de l’anglais (Counterfeit Gods, 2009) par Lori Varak, Lyon, Clé, 2012, 184 p.
↩︎Timothy KELLER, Une église centrée sur l’Evangile, tr. de l’anglais (Center Church, 2012) par Jonathan Chaintrier, Charols, Excelsis, 2015, p. 189.
↩︎Ibid, p. 189. ↩︎
Philosophe politique français du 19e siècle. ↩︎
Le titre dans la version originale se traduit par Les dieux contrefaits. ↩︎
Souligné par l’auteur. ↩︎
Voir l’avertissement judicieux de Carlton WYNNE, « Is Idolatry the New Sin ? », Reformation21.org, 2009, http://www.reformation21.org/articles/is-idolatry-the-new-sin.php,consulté le 12 octobre 2021. ↩︎
Bien que la faiblesse dans la méthodologie a sûrement un impact dans le fond de ce que Keller écrit. S’il s’était basé plus sur les textes bibliques qui parlent clairement de l’idolâtrie, les deux faiblesses que j’évoque n’apparaîtraient peut-être pas dans le livre. ↩︎
Carlton WYNNE, « Is Idolatry the New Sin ? », Reformation21.org, 2009, http://www.reformation21.org/articles/is-idolatry-the-new-sin.php, consulté le 12 octobre 2021. ↩︎
Brian ROSNER, « Idolâtrie » dans T. Desmond ALEXANDER, Brian ROSNER, dir., Dictionnaire de Théologie Biblique, tr. de l’anglais (New Dictionary of Biblical Theology, 2000) par Christophe PAYA et François CHAUMONT, Cléon d’Andran, Excelsis, 2006, p. 88. ↩︎
Voir ROSNER, op. cit., p. 656. ↩︎
C’est nous qui soulignons. ↩︎
CARSON, Le Dieu qui est là, p. 54. ↩︎
La croix est un scandale, Réflexions sur la mort et la résurrection de Jésus-Christ, tr. de l’anglais (Scandalous, 2010), Chalon-sur-Saône, Europresse, 2012, p. 43. ↩︎
« Idolâtrie » dans T. Desmond ALEXANDER, Brian ROSNER, dir., Dictionnaire de Théologie Biblique, tr. de l’anglais (New Dictionary of Biblical Theology, 2000) par Christophe PAYA et François CHAUMONT, Cléon d’Andran, Excelsis, 2006, p. 655-661. ↩︎
Le Dieu qui est là, Trouver sa place dans le projet de Dieu, tr. de l’anglais (The God Who Is There, 2010) par Joseph NATALI, Lyon, Clé, 2013, 312 p (surtout le ch. 2). ↩︎
Op. cit., 170 p (surtout le ch. 2). ↩︎