
Il y a un an, nous avons publié un article de James Clark intitulé « Le bon leader d’une Église locale ». Les lignes suivantes peuvent être considérées comme étant complémentaires à cet article. Ici, nous posons la question de savoir qui est qualifié pour exercer un ministère pastoral dans l’Église locale[1].
La question
Dans la perspective de chaque Église locale
Notre question peut être reformulée ainsi : quelles sont les qualifications pour la fonction d’ancien dans une Église locale ? Cela peut sembler étrange, puisque le titre de cet article précise qu’il est question de service de l’Évangile à temps plein[2], alors qu’il est plutôt rare qu’un ancien puisse consacrer la majeure partie de son temps au ministère en Église locale. En effet, nous avons peut-être l’habitude de penser en termes d’un pasteur qui, lui, idéalement, assume une charge à temps plein, et d’anciens qui l’épaulent dans son rôle mais qui ne remplissent pas la même fonction ni n’occupent le même rang que le pasteur.
La réalité biblique, c’est que les termes « pasteur »/« berger »[3], « ancien »[4] et « évêque »/« épiscope »/« surveillant »[5], quoique portant des connotations distinctes[6], dénotent une seule fonction (Ac 20,17.28 ; Tt 1,5.7 ; cf. 1 P 2,25). Ainsi, en perspective biblique, si telle ou telle Église locale a quatre anciens, elle a aussi quatre pasteurs et quatre évêques. Cela n’implique pas que les tâches dont chacun s’acquitte soient identiques, mais la question biblique de savoir qui est qualifié pour le service pastoral est la même que celle de savoir qui est qualifié pour le service de l’anciennat.
Dans la perspective de l’Institut
C’est une question pertinente pour nous à l’Institut. Chaque année, en Conseil académique et pastoral, nous devons prendre des décisions en collégialité, en prière et devant Dieu, concernant l’aptitude pour le ministère pastoral des étudiants à temps plein en 3e année. S’il y a déjà une évaluation préliminaire à la fin de la 1re année, c’est cette évaluation de la fin de la 3e année qui détermine si l’étudiant(e) est recommandé(e) pour un stage de 4e année. Ce stage débouche, le plus souvent, sur un ministère de la parole à temps plein et (en principe) à long terme. Le cas des étudiants et celui des étudiantes n’est pas identique (nous reviendrons là-dessus à la fin de l’article) ; nous sommes conscients de ce que toute lectrice/tout lecteur ne partagera pas notre prise de position à ce propos, et nous soulignons que nous ne polémiquons pas, ni ne rompons la communion fraternelle sur cette question[7] ! Mais dans les deux cas – étudiants et étudiantes –, nous sommes conscients de ce que toute décision concernant leur avenir ministériel est capitale et entraîne des conséquences significatives pour les frères et sœurs en question, le monde ecclésial et la gloire de Dieu. Nous nous devons d’être au clair sur la révélation scripturaire dans ce domaine.
Dans la perspective de chaque croyant(e)
Il est difficile de penser à une catégorie de croyant(e) pour laquelle cette question n’est pas importante. Il se peut bien que l’on ne doive pas savoir si l’on est soi-même apte au ministère pastoral, mais le savoir pour son époux ou ses enfants, ses amis pour lesquels on agit en conseiller, son Église locale et/ou son milieu ecclésial deviendra, tôt ou tard, nécessaire. Nous qui sommes croyant(e)s en Jésus-Christ, ne sommes-nous pas motivés pour prier afin que Dieu suscite plus de bergers qualifiés ? Mais quelles sont les qualifications en cause ?
La réponse
1 Caractère digne d’être imité
D’abord, les Écritures sont sans équivoque : l’ancien doit faire preuve d’un caractère exemplaire (1 Tm 3,2-3 ; Tt 1,6-8 ; 1 Tm 4,12 ; 2 Tm 2,24-25). L’exigence globale ou générale est que l’ancien/l’évêque soit « irrépréhensible » (1 Tm 3,2) ou « sans reproche » (Tt 1,6). En clair, cela ne pourrait pas vouloir dire « sans péché », sinon le concept d’ancien ne serait que virtuel ! En revanche, comme l’estime un bon nombre d’auteurs, c’est la suite qui fournit l’explication. Ecoutons Samuel Bénétreau qui commente le passage d’1 Timothée 3[8] :
La liste de qualités qui suit rassure en proposant des objectifs à la mesure de l’homme. En fait, on retrouve ici beaucoup des « vertus » prônées par tous les moralistes, païens comme chrétiens : sobriété, pondération, correction, douceur, absence de vices tels que la boisson et la cupidité.
L’essentiel de ce qui se trouve dans la liste de 1 Timothée 3 et de Tite 1 est que l’ancien doit être sans défaut de caractère – mentalement et émotionnellement stable, discipliné, sans être porté vers l’alcool ou l’argent. Il doit être possible pour un non-croyant d’observer la vie de l’ancien sans pouvoir mettre le doigt sur une quelconque tare qui jetterait le discrédit sur l’Évangile (cf. 1 Tm 3,7).
Ce n’est pas que d’autres frères et sœurs, qui n’occupent pas ce poste dans l’Église ou qui ne s’y destinent pas, puissent être satisfaits d’un niveau de maturité médiocre (cf. Mt 5,48 ; 1 P 1,15-16…). Mais dans des domaines où le Nouveau Testament enjoint justement à chaque croyant de vivre de manière sainte (fidèle en matière de relations sexuelles[9], non adonné au vin, non violent, hospitalier…), l’ancien doit être un modèle (cf. 1 P 5,3).
Si, en pensant aux progrès dans la piété du frère Emile dans son Église locale, on est conscient de ce qu’il a toujours du mal à dompter ses accès de colère et à être maître de lui-même, ce n’est pas encore le moment pour Emile d’assumer la fonction de pasteur/ancien (cf. Tt 1,7-8). Ou considérons le cas du frère Georges, impliqué dans une petite Église qui ne compte qu’un seul ancien pour l’instant. Le travail de Georges pour l’Église est prodigieux : il règle tous les problèmes techniques, joue de deux instruments de musique, déborde d’énergie pour l’évangélisation et sait bien enseigner la Bible. Par ailleurs, il est expert-comptable de métier et se porte volontaire pour le rôle de trésorier. Pour plusieurs, c’est une évidence que Georges devrait remplir un rôle de leadership dans l’Église ! Mais il s’agit de quelqu’un qui doit toujours avoir raison et qui écrase celles et ceux qui ne sont pas d’accord avec lui (violant ainsi 1 Timothée 3,3). Malgré ses compétences, lui imposer les mains serait une démarche prématurée (1 Tm 5,22) – quel que soit le degré de pression ressentie par la communauté pour qu’un second ancien soit nommé.
En même temps, il y a le danger inverse de placer la barre trop haut. Paul peut exiger que Timothée soit « pour les croyants un modèle en parole, en conduite, en amour, en foi, en pureté » (1 Tm 4,12), mais, en même temps, l’apôtre s’attend à ce que les progrès de Timothée soient « manifestes pour tous » (4,15)[10]. Cela suggère que des insuffisances soient aussi décelables… On pense à ce que Paul affirme concernant sa propre vie : « Ce n’est pas que … je sois déjà parvenu à l’accomplissement… » (Ph 3,12). Pourvu que ses faiblesses ne soient pas disqualifiantes, le jeune leader en particulier (cf. v. 1 Tm 4,12) ne devrait pas se laisser décourager mais, au contraire, tirer réconfort du fait que d’autres perçoivent sa croissance en maturité.
Mais comment savoir si ses faiblesses sont disqualifiantes ? Un ami et mentor, pasteur chevronné, signale deux précisions par rapport à la liste de 1 Timothée 3 et de Tite 1. D’un côté, tous les critères évoqués doivent être respectés et non pas simplement la majorité (!). D’un autre côté, ces critères doivent être la norme pour un ancien : là où des écarts ont lieu, ils n’enlèvent pas forcément la possibilité de rester dans la fonction (ou de commencer à assumer la fonction), mais la réaction de la part des personnes qui le connaissent doit être : « cela ne lui ressemblait pas », « ce n’était pas dans son caractère ».
2 Expérience de la vie chrétienne
L’ancien ne doit pas être un jeune converti (1 Tm 3,6). Le danger de l’orgueil que cela entraîne est explicité dans le texte. Combien d’années d’expérience de vie chrétienne sont nécessaires ? Cela dépend du contexte ecclésial en question. Cette exigence d’ancienneté dans la foi ne figure pas dans l’épître à Tite, car il n’y avait pas de croyants mûrs de longue date. Lors du réveil du Québec des années 1970, il en était de même[11]. Cela dit, par rapport aux autres dans la communauté, il ne serait pas approprié que l’ancien soit nettement plus jeune dans la foi. Il ne serait pas sage de demander à un frère de 30 ans ayant cinq ans de conversion de conduire une assemblée de 50 personnes dont l’âge moyen est de 60 ans et dont la plupart se sont converties durant leur enfance ou leur adolescence. Mais dans un contexte de réveil où de nouvelles Églises s’établissent rapidement et se composent uniquement de croyants ayant six mois ou moins de conversion, quelqu’un ayant quatre ans de vie chrétienne pourrait potentiellement servir en tant qu’ancien (si les autres critères sont respectés). Toujours est-il qu’il ne faudrait pas imposer les mains avec précipitation (1 Tm 5,22.24) et qu’il conviendrait de mettre en place des garde-fous[12].
Le terme « ancien » implique-t-il quelqu’un de (relativement) âgé en termes de vie biologique ? Il est difficile d’être péremptoire sur ce point. Dans 1 Timothée 5,1, il est clairement question de quelqu’un d’âgé, mais sans que le mot désigne un « ancien » dans le sens technique d’un responsable d’Église (d’où « vieillard » selon le consensus des traductions). L’opposition entre « anciens » dans 1 Pierre 5,1 et « jeunes gens » (1 P 5,5) va dans le sens d’un relativement grand nombre d’années vécues. D’un autre côté, Timothée est encore dans sa jeunesse (1 Tm 4,12). Il nous semble qu’au regard de ces données, le critère de l’âge doit normalement jouer mais tout en étant conjugué avec l’importance de la maturité. Insister sur un âge minimum de 35 ou de 40 ans correspondrait à imposer un critère qui ne se dégage pas clairement des Écritures et ne serait surtout pas nécessaire pour une Église remplie de jeunes. Lorsque j’habitais à Sydney en Australie dans les années 1990, je faisais partie d’une implantation qui se composait de personnes âgées d’entre 18 et 35 ans. Les responsables avaient entre 25 et 35 ans, et cela ne posait aucun problème – parce qu’ils étaient mûrs et parce qu’ils n’étaient pas en train de servir des personnes du troisième âge…
3 Compétence en matière d’enseignement
Tite 1,9 laisse entendre que l’ancien jouit d’une bonne compréhension des Écritures, et plusieurs textes évoquent une aptitude à enseigner, voire à bien dispenser les Écritures, y compris pour ce qui est de l’application de la parole aux uns et aux autres (1 Tm 3,2 ; Tt 1,9 ; 2 Tm 2,15 ; 2 Tm 2,24-25).
On pourrait penser, sur la base de 1 Timothée 5,17, que certains anciens dirigent l’Église alors que d’autres la dirigent et enseignent la parole de Dieu (« Que les anciens qui dirigent bien soient jugés dignes d’un double honneur, surtout[13] ceux qui se donnent de la peine dans la Parole et l’enseignement »). Autrement dit, on supposerait qu’une capacité à enseigner les Écritures n’est pas obligatoire pour la fonction d’ancien. Mais, outre le fait que cela irait à l’encontre de 1 Timothée 3,2 (la nécessité que l’épiscope soit « apte à l’enseignement »), le verset suivant, 1 Timothée 5,18, est relié au verset 17 par le mot « car ». Autrement dit, nous avons affaire dans le verset 18 à une explication du verset 17. Voici cette explication : le groupe de personnes qui « se donnent de la peine dans la Parole et l’enseignement » correspondent aux anciens qui reçoivent un salaire pour ce travail. C’est leur métier ; c’est leur travail fondamental (leur travail alimentaire) ; il s’agit de ce que nous appellerions parfois les pasteurs rémunérés.
Il nous semble normal que les anciens ne vont pas tous être consacrés au même degré au travail de prédication et d’enseignement. Certains sont plus doués que d’autres : ces anciens assument davantage que d’autres la charge de l’enseignement, et ils sont rémunérés en fonction de cette œuvre. Il n’en reste pas moins que c’est une caractéristique de l’ancien qu’il sait enseigner. Cela ne veut pas forcément dire qu’il doit prêcher au moins dix fois par an ; cela ne veut même pas dire qu’il doit prêcher tout court. Il existe toute sorte de contexte dans lequel on peut exercer un ministère de la parole en dehors de celui de la prédication – exposé biblique en semaine ; atelier biblique ; groupe de maison ; binôme, en tête à tête (« un à un ») ; dans le cadre de conversations plus informelles ; dans le contexte de visites pastorales ; dans le contexte d’interventions plus formelles apportées en faveur de divers groupes de personnes au sein de l’Église ; dans le contexte de controverses qui surgissent au sein de l’Église. Et rien que dans le cadre de réunions du Conseil de l’Église, l’ancien doit pouvoir puiser dans la parole, articuler le sens de la parole de manière cohérente, appliquer la parole. Bref, à notre sens, la distinction en 1 Timothée 5,17 n’est pas entre l’ancien qui dirige (seulement) et l’ancien qui dirige et enseigne, mais entre l’ancien qui dirige et l’ancien qui dirige plus parce qu’il enseigne plus.
Par ailleurs, on ferait bien de se garder d’opérer un clivage entre diriger une Église et enseigner dans une Église, car on dirige par la parole. Selon la syntaxe d’Ephésiens 4,11, c’est la même personne qui est « pasteur » et « docteur » (ou « berger » et « enseignant »). Selon Actes 20,28 (à la lumière des deux versets qui suivent), paître le troupeau entraîne la protection face aux faux enseignements. L’erreur doctrinale se situe en arrière-plan de la mise en évidence des qualifications de la charge d’épiscope en 1 Timothée 3 (1 Tm 1,1-11) ; le « bon ministre de Jésus-Christ » est « nourri des paroles de la foi et du bel enseignement… » (cf. 3,15).
4 Courage d’être prêt à souffrir pour l’Évangile
Du fait de devoir enseigner la parole de Dieu, l’ancien doit être courageux, car le message des Écritures est intrinsèquement offensant pour un cœur irrégénéré. Certains enseignants ont du mal à s’exprimer clairement sur, par exemple, le jugement ou la repentance ; ou ils peuvent être à l’aise en exposant la vérité et mal à l’aise en exposant ce qu’elle n’est pas. Tite 1,9 parle en termes d’exhorter par la saine doctrine et réfuter les contradicteurs. Voilà l’un des meilleurs moyens de s’attirer des ennuis, d’où la nécessité d’être courageux. Calvin[14] déclare que le pasteur doit avoir deux voix : l’une pour rassembler les brebis, l’autre pour éloigner et garder à distance les loups et les voleurs. A cela il ajoute : l’Écriture fournit au pasteur les moyens dans les deux cas.
Dans sa seconde épître à Timothée, Paul insiste sur l’importance pour le serviteur de l’Évangile de rester doctrinalement fidèle face à la souffrance (2 Tm 1,8 ; 1,12 ; 2,3, cf. 4,5)[15].
Rester fidèle à l’enseignement scripturaire biblique en matière de moralité – par exemple, dans le domaine de l’éthique sexuelle – peut également coûter cher.
1 Pierre 5,1 est le commencement d’un passage-clé concernant le rôle d’ancien ; le verset débute ainsi : « J’exhorte donc les anciens… » Le « donc » dans ce verset renvoie aux souffrances dont il est question dans le passage précédent. De surcroît, le verset même évoque les souffrances du Christ. Dans la perspective de cette lettre, tous les croyants sont censés être prêts à marcher sur les traces du Christ qui a souffert (p. ex., 2,21) – et, au premier chef, les anciens.
5 Attitude empreinte de tendresse, de sacrifice, d’authenticité envers ses enfants dans la foi
L’attitude dont le pasteur fait preuve envers les personnes qu’il sert n’est pas celle d’une indifférence émotionnelle ou d’une distance professionnelle. La proximité relationnelle entre Paul et les anciens d’Ephèse est émouvante (Ac 20,36-38). Sa tendresse vis-à-vis des Thessaloniciens est analogue à celle d’« une mère qui prend soin des enfants qu’elle nourrit » (1 Th 2,7) ; il est aussi « pour chacun [d’eux] ce qu’un père est pour ses enfants » de par ses encouragements, son réconfort, ses adjurations (1 Th 2,12) ; il a le sentiment de devenir orphelin lorsqu’il est privé de leur présence (1 Th 2,17 ; il cherche « avec d’autant plus d’empressement à [les] revoir, car il a ce « vif désir »). Pour Paul, partager l’Évangile et partager sa vie vont de pair (1 Th 2,8). Lorsqu’il entend la bonne nouvelle que les Thessaloniciens demeurent ferme dans la foi, il peut se déclarer vivant (1 Th 3,8) !
6 Compétence en matière de direction
L’ancien doit-il être doué pour le leadership ? Un leader dans l’Église doit-il en réalité être un leader dans le sens d’être quelqu’un de fédérateur, qui attire des suiveurs, qui trouve facile d’influencer les gens ? Cela pourrait être un avantage, mais tout ce que les Écritures mettent en avant dans ce domaine, c’est que l’ancien doit savoir diriger sa maison. L’argument de 1 Timothée 3,4-5, c’est : si les enfants à la maison sont déchaînés, comment ce père de famille peut-il prendre soin de l’Église ? Un minimum de compétence en matière de direction au sein de la famille est requise (cf. aussi Tt 1,6). On constate cela aisément dans la mesure où le pasteur/ancien doit parfois remplir un rôle de responsabilité particulière pour exercer la discipline au sein de l’Église (cf. Tt 3,10-11).
7 Désir ?
Faut-il ambitionner de devenir ancien – ou au moins désirer le devenir ? Quelqu’un qui aspire à servir selon cette fonction doit être mis en garde non seulement par rapport à la souffrance déjà évoquée mais encore en ce qui concerne certains enjeux personnels relatifs au présent comme à l’avenir. L’ancien doit être prêt à passer par un reproche public en cas de péché grave (1 Tm 5,19-20) et un jugement ultime plus sévère du fait d’enseigner la parole de Dieu (Jc 3,1-2).
Cela dit, « [s]i quelqu’un aspire à la charge d’épiscope, il désire une belle œuvre » (1 Tm 3,1). C’est peut-être une implication de ce verset que le désir doit être bien au rendez-vous. L’ancien qui fait paître le troupeau doit certainement agir « non pas par contrainte, mais volontairement, selon Dieu … » (1 P 5,2).
Imaginons le cas d’Henri. Il est qualifié et disponible pour remplir le rôle de berger, et les exigences de l’Église sont telles que la communauté fait appel à lui. Si Henri ne souhaite pas s’y lancer, n’y a-t-il pas un problème qui doit être réglé chez Henri ? Qu’est-ce qui pourrait être plus important que cette noble fonction dans l’Église de Dieu ?
Inversement, une ambition mal placée peut caractériser certains. Cela arrive que des personnes souhaitent s’inscrire à l’IBB du fait d’être attirées par le prestige et le rôle d’autorité qu’implique le « rang » de pasteur principal. C’est le péché de Diotrèphe de vouloir occuper le premier rang, de rechercher le prestige et le pouvoir, de s’aimer soi-même aux dépens de celles et ceux qu’on est censé servir (3 Jn 9-10). 1 Pierre 5,3 met en évidence le fait qu’il ne faudrait pas tyranniser le troupeau. L’attitude qui convient, c’est celle du serviteur… Que Dieu œuvre chez nos leaders pour qu’ils marchent sur les traces de notre Seigneur qui a lavé les pieds des disciples (Jn 13), qui était parmi les disciples « comme celui qui sert » (Lc 22,27), qui « n’est pas venu pour se faire servir mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude de gens » (Mc 10,45).
8 Capacité à travailler en équipe
L’ancien doit avoir, au moins dans une certaine mesure, l’esprit d’équipe. Bien qu’il ne soit pas possible de prouver que l’anciennat est toujours un phénomène pluriel dans la perspective du Nouveau Testament, toujours est-il qu’au minimum c’est très fréquemment le cas (Ac 14,23 ; Tt 1,5 ; Jc 5,14). Même avec le présupposé de l’organisation ecclésiastique presbytérienne, l’ancien ne peut pas faire cavalier seul. Au moment d’écrire ces lignes, plusieurs cas d’abus spirituel en milieu évangélique anglophone ont malheureusement émergé, et l’une des leçons qu’on doit en tirer, c’est que les leaders, quels que soient leurs dons et leur renommée, devraient être redevables à d’autres responsables. Que personne ne se croie au-dessus de la mise en place de garde-fous !
Mark Dever[16] met en évidence ces autres avantages qu’apporte une pluralité d’anciens au sein d’une Église locale : « Equilibrer les faiblesses du pasteur » ; « Désamorcer les critiques de l’assemblée » ; « Ajouter à la sagesse pastorale »[17], « Poser les fondements d’un leadership local », « Permettre la discipline corrective », « Désamorcer la mentalité « nous contre lui » ».
9 Consécration à la prière
Un dernier critère est transversal. Les responsabilités qui incombent à un berger sont considérables. Il tombe sous le sens qu’un ancien qui a du mal à prier est un ancien qui a du mal à s’acquitter de ses fonctions (cf. Jc 5,13-16 ; Jn 15,5), surtout celles qui relèvent directement du ministère de la parole (cf. Ac 6,4 ; Ep 6,18-19 ; Col 4,3-4 ; 2 Th 3,1).
J’espère que ces neuf points de repère peuvent bien servir, entre autres, le jeune homme qui pose la question, « Vers quoi est-ce que je devrais tendre en vue du ministère pastoral ? »
Les questions qui subsistent
1 Ce qui ne figure pas sur la liste
Il ne faudrait pas étendre la liste. D’aucuns le font, en principe à partir de la Bible, par exemple, en prescrivant que l’ancien doit être marié ou avoir au moins deux enfants…
L’ancien doit-il être marié et avoir des enfants (1 Tm 3,2.4 /Tt 1,6) ?
Si l’intention de Paul avait été d’insister pour que chaque ancien soit marié, il aurait pu dire simplement « marié[18] » au lieu d’employer l’expression « mari d’une seule femme ». Quel est alors le sens de cette expression ? Nous renvoyons les lectrices/lecteurs à la présentation des options mise en avant par Alexander Strauch dans un livre qui est recommandé de façon générale pour approfondir le sujet de notre article[19]. On trouve, dans la même épître, une expression parallèle qui est véhiculée par la même construction grammaticale : « femme d’un seul homme » (1 Tm 5,9). Puisque la polyandrie (c’est-à-dire, le fait d’avoir plusieurs maris) n’était pas pratiquée dans le monde gréco-romain du 1er siècle[20], il est logique de supposer que « mari d’une seule femme » n’évoque pas non plus la polygamie (le fait d’avoir plusieurs femmes). La signification des deux expressions semble être « fidèle à l’intérieur d’un mariage (monogame) ». L’ancien doit faire preuve d’une « fidélité conjugale intransigeante[21] » et notamment d’une pureté sexuelle nette.
A l’Institut, nous voulons rester conscients de ce que l’institution du mariage est particulièrement dans le viseur de l’ennemi. Merci de nous rejoindre en priant afin que Dieu protège le mariage (entre autres) des serviteurs de l’Évangile et que la formation que nous proposons favorise l’épanouissement de la vie du couple à la gloire de Dieu.
Si l’on accepte qu’un célibataire puisse être ancien, on accepte a fortiori qu’un ancien n’est pas obligé d’avoir des enfants.
Si l’ancien a des enfants, ceux-ci doivent-ils être croyants en Jésus-Christ (Tt 1,6) ?
Qu’en est-il si l’épiscope/l’ancien/le pasteur a des enfants qui ne sont pourtant pas croyants ? Je connaissais un pasteur réputé, décédé depuis une décennie environ, qui avait déclaré qu’il quitterait le ministère si ses enfants ne se révélaient pas croyants… Je remercie Dieu de ce qu’il est resté dans le ministère pastoral jusqu’à la fin de ses jours terrestres, mais le terme traduit souvent par « croyant » dans Tite 1,6 est employé régulièrement avec le sens « fidèle ». Par exemple, dans le contexte de Luc 12,42, l’intendant fidèle est celui qui obéit à son maître… Il semble bien que ce soit là le sens ici : les enfants sont fidèles dans le sens d’obéir à leurs parents. Plus exactement, pour relever la suite du verset, on ne peut pas les accuser de débauche ou d’insoumission. Ainsi, cette qualification recoupe assez clairement celle de 1 Timothée 3,4 qui parle des enfants de l’ancien comme étant en soumission[22].
Quelles autres qualifications devrait-on éviter d’imposer ?
Il existe d’autres qualifications qu’on impose à l’ancien qui peuvent être communément acceptées dans tel ou tel milieu évangélique, mais sans qu’il y ait de bases bibliques auxquelles on puisse faire appel. Soyons sur nos gardes, car nous n’avons pas le droit d’ajouter à la parole de Dieu (cf. Ap 22,18)… Ce n’est pas qu’on ne puisse rechercher d’autres qualifications/aptitudes/dons/caractéristiques (non mandatées bibliquement parlant) pour des raisons stratégiques en rapport avec un ministère particulier, mais n’estompons pas la ligne de démarcation entre ce qui est bibliquement exigé et ce qui est pragmatiquement souhaité.
De quels critères non bibliques pourrait-il être question ? Voici une telle liste inspirée en grande partie[23] par celle dressée par le pasteur principal d’une Église à Dublin : nationalité, accent, expérience dans des emplois séculiers, dons musicaux, abstinence vis-à-vis de l’alcool, le fait d’avoir tel diplôme (y compris d’une institution de formation théologique), personnalité particulière (populaire, amusante…), compétences en matière d’informatique/de web design/de comptabilité, compétences en matière de levée de fonds/de relations publiques, compétences en matière de gestion de projets, compétences en matière de bricolage/d’entretien d’un bâtiment.
2 Et les femmes ?
Nous sommes ravis de participer, année après année, à la formation d’un bon nombre de femmes qui aspirent à servir Dieu au moyen d’un ministère de l’Évangile. Il est vrai que nous sommes persuadés que l’anciennat et la prédication au sein de l’assemblée sont des activités qui ne s’appliquent pas aux femmes, mais la gamme d’autres cadres et de ministères de la parole possibles est vaste. Je pense à l’une ou à l’autre femme (parfois plusieurs !), étant passée par une formation à temps plein à l’IBB, qui prêche dans le contexte d’une convention pour des femmes, coanime des groupes d’ateliers bibliques, traduit la Bible en luxembourgeois (depuis l’hébreu), a coanimé un atelier de formation pour les jeunes, enseigne l’hébreu, est consultante en traduction (entre l’anglais et le français) pour des écrits chrétiens, enseigne la Bible en tête à tête, sert en tant que monitrice dans un groupe d’ados et/ou de l’école du dimanche, écrit des articles de blog chrétien, travaille pour une union d’Églises, propose des formations en ligne, prépare des recensions de livres chrétiens, est nettement impliquée dans l’évangélisation. D’autres pourraient composer des chants édifiants, travailler pour une maison d’édition chrétienne, développer un ministère dans le domaine du counseling biblique… La liste peut s’allonger, bien entendu. Par tous les moyens dont l’œuvre de l’Évangile est promue, ce travail n’est pas vain (1 Co 15,58) !
Certes, un ministère de la parole à temps plein et rémunéré pour les femmes est plutôt rare. Cela reflète en partie les défis de nos milieux évangéliques en général ; en clair, soutenir un pasteur à temps plein doit être prioritaire. Mais souvent nos Églises ne pensent tout simplement pas à la possibilité de prévoir un soutien pour une ouvrière dans le budget. Par ailleurs, cela arrive que le mariage intervient en cours de route pour telle ou telle étudiante, cela pouvant donner lieu à des modifications de projet ! Mais nous sommes encouragés par la tendance selon laquelle de plus en plus de nos récentes diplômées sont accueillies ou sollicitées pour des ministères reconnus par des Églises et/ou des organismes.
De façon plus globale et générale, passer par la formation chez nous permet plus aisément que le modèle de Tite 2 soit promu dans nos Églises. D’après les versets 3 à 5, les croyantes plus âgées sont censées encadrer les croyantes moins âgées : « qu’elles enseignent le bien, afin d’apprendre aux jeunes femmes à aimer mari et enfants, à être pondérées, chastes, occupées aux travaux domestiques, bonnes, soumises à leur mari, pour qu’on ne calomnie pas la parole de Dieu ». Nos remarques ci-dessus concernant l’âge des anciens s’appliquent également dans ce domaine : la maturité joue aussi.
3 Le danger d’idolâtrer le ministère pastoral
Ancien ou non, nous avons un rôle indispensable à remplir en vue du bon fonctionnement du corps du Christ (1 Co 12 ; Ep 4,1-16) ! Etre un ancien n’est pas le summum de la vie chrétienne. Se délecter du Dieu qui se délecte de nous qui sommes en Christ, glorifier le Dieu qui nous comble de bénédictions en Christ, vivre dans la soumission et dans la joie en présence de notre grand Dieu – voilà le summum. Le service que nous lui rendons découle de cette relation. Ne tirons pas notre sentiment de valeur de la responsabilité qui nous incombe au sein de l’Église. Fuyons toute idolâtrie potentielle liée au ministère pastoral à temps plein (cf. 1 Jn 5,21). Notre dignité, satisfaction, libération, joie relèvent de notre identité en Christ.
Je remercie Paul Every et Steve Orange pour leurs remarques sur une ébauche de cet article dont certaines ont été incorporées à cette version finale. ↩︎
Nous reconnaissons les limites de cette expression dans la mesure où tout(e) croyant(e) vise normalement à glorifier Dieu à temps plein. ↩︎
Poimēn (ou une forme du verbe poimainō). ↩︎
Presbuteros. ↩︎
Episkopos. ↩︎
Le pasteur nourrit et protège le troupeau ; l’ancien connote sans doute la maturité et l’exemple ; l’évêque connote peut-être aussi bien l’autorité que la surveillance. ↩︎
En même temps, nous ne cachons pas notre conviction : le présupposé de 1 Timothée 3 et de Tite 1 est que les anciens sont des hommes. Cela cadre avec le point de vue traditionnel (aussi le nôtre) sur le sens 1 Timothée 2,12. Mais nous ne voudrions pas que cette question occupe le devant de la scène dans cet article. ↩︎
Les épîtres pastorales, 1 et 2 Timothée, Tite (Commentaire Evangélique de la Bible), Vaux-sur-Seine, Edifac, 2008, p. 140 ↩︎
Nous reviendrons sur cette interprétation de ce critère évoqué dans 1 Tm 3,2 et dans Tt 1,6. ↩︎
Il est vrai que l’accent tombe, dans le contexte immédiat précédent (v. 13-15), sur les tâches, suggérant que les progrès se rapportent à son ministère d’enseignement. Il n’est pourtant pas possible de faire le clivage dans ce chapitre entre enseignement et caractère (cf., p. ex., le v. 16). ↩︎
Cf. Donald CARSON, « The Underbelly of Revival? Five Reflections on Various Failures in the Young, Restless, and Reformed Movement », Themelios 39, 2014, p. 408, https://www.thegospelcoalition.org/themelios/article/the-underbelly-of-revival-five-reflections-on-various-failures-in-the-young/ (consulté le 16 février 2021). ↩︎
Cf. CARSON, ibid. ↩︎
Cette traduction du terme malista doit être défendue, n’en déplaise à William D. MOUNCE, Pastoral Epistles (Word Biblical Commentary 46), Nashville, Thomas Nelson, 2000, p. 303, 308, et à George W. KNIGHT III, The Pastoral Epistles (New International Greek Testament Commentary), Grand Rapids, Eerdmans, 1992,
p. 232. Il est vrai que, si malista pouvait vouloir dire « à savoir » ou « c’est-à-dire », cela irait dans le sens de notre argumentation selon laquelle l’enseignement des Écritures est obligatoire pour l’ancien. Mais le contexte de Ga 6,10, de Ph 4,22, et de 1 Tm 4,10 – qui attestent la même construction – ne favorise sans doute pas cette option (dont l’existence n’est d’ailleurs pas reconnue dans le lexique Bauer-Danker-Gingrich-Arndt, 3e édition 2001). P. ex., pour Ga 6,10, face à la proposition (1) « pratiquons le bien envers tous, et surtout envers les frères en la foi » et à la proposition (2) « pratiquons le bien envers tous, à savoir envers les frères en la foi » (Ga 6,10), on constate que la première a du sens, alors que le sens de la seconde aurait pu être rendu naturellement par une construction sans malista : « pratiquons le bien envers tous les frères en la foi ». ↩︎Commentaire sur 1-2 Timothée, Tite, Philémon, cité par Harry L. REEDER, « The Churchman of the Reformation », dans Burk PARSONS, dir., John Calvin, A Heart for Devotion, Doctrine and Doxology, Lake Mary [Floride], Reformation Trust, 2008, p. 55-70. ↩︎
Pour un développement à ce sujet, voir le point 5 de notre article « Comment annoncer un Évangile qui ne change pas dans un monde qui change ? », Le Maillon, été-automne 2009, p. 8 : (consulté le 19 février 2021). ↩︎
Mark DEVER, Paul ALEXANDER, L’Église intentionnelle (Réflexions), tr. de l’anglais (The Deliberate Church, 2005) par Lori VARAK, Lyon/Montréal, Clé/SEMBEQ, 2007, p. 139-142. Le livre en général (251 p.) est recommandé. ↩︎
J’aurais envie de souligner particulièrement cette considération (cf. Pr 11,14 ; 12,15 ; 15,22 ; 20,18 ; 24,6). ↩︎
Comme il le fait ailleurs (1 Co 7,10.27.33). ↩︎
Alexander STRAUCH, Les Anciens : Qu’en dit la Bible ?, Un appel urgent à rétablir le leadership biblique dans l’Église, tr. de l’anglais (Biblical Eldership, An Urgent Call to Restore Biblical Church Leadership,1995) par Antoine DORIATH, Cap-de-la-Madeleine [Québec], Publications Chrétiennes, 2004, 423 p. La partie portant sur l’expression « mari d’une seule femme » se trouve aux p. 235-240. ↩︎
Cf. KNIGHT, op. cit_._, p. 158. ↩︎
BENETREAU, op. cit., p. 143. ↩︎
Si jamais on insistait sur le critère que les enfants d’un ancien soient convertis, il faudrait faire face à la difficulté de déterminer à partir de quel âge l’enfant devrait manifester des signes de régénération et même comment évaluer ces signes… ↩︎
Mes notes (incomplètes) indiquent aussi une dette envers un ouvrage de Mark Dever, mais je ne trouve pas de quelle source il s’agit. ↩︎