
Il nous arrive, à nous pasteurs, de nous sentir un peu intimidés par les épîtres dites « pastorales », rédigées par le meilleur enseignant et évangéliste que le monde ait jamais connu, soit l’apôtre Paul. Celui-ci s’adresse à deux collaborateurs fidèles, Timothée et Tite, qui ont fait leurs preuves dans le ministère pendant de nombreuses années. Paul considère même Timothée comme son « enfant véritable dans la foi », tant ils étaient proches l’un de l’autre.
L’église d’Éphèse (où se trouve Timothée lorsque Paul lui écrit) a non seulement bénéficié du labeur de Paul – il suffit de lire le témoignage de Paul aux anciens d’Éphèse concernant son travail parmi eux – mais aussi de celui de Timothée, un ouvrier hors pair selon Paul, à qui ce dernier avait demandé de rester à Éphèse lorsqu’il a dû quitter la ville.
S’il existe une église qui se porte bien, ce doit être sûrement celle d’Éphèse ! Pour un pasteur de notre époque qui ouvre la lettre de 1 Timothée, il peut avoir l’impression d’être un peu comme l’athlète moyen qui décide d’accorder une trentaine de mètres de longueur d’avance à Usain Bolt lorsqu’il s’approche de la ligne du départ de la course de 100 mètres. C’est plutôt intimidant – car, de toute évidence, je ne suis ni Paul, ni Timothée, et l’église où je travaille ne ressemble certainement pas à celle d’Éphèse.
Et si vous pensez comme moi, cher lecteur (j’ignore le contexte dans lequel vous vous trouvez), vous aurez raison : chose surprenante, la situation de l’église où Timothée était appelé à travailler était sans doute pire que les nôtres, et ce malgré la présence de ces deux pasteurs chevronnés…
En effet, l’église d’Éphèse se trouve en difficulté. Outre les difficultés que rencontrent la plupart de nos églises, il y a à Éphèse « certaines personnes » qui enseignent « d’autres doctrines », ce qui a provoqué un attachement malsain « à des fables et des généalogies » et débouché sur « des controverses ». C’est dans ce contexte décourageant et difficile que Paul donne deux instructions claires à Timothée au premier chapitre (v. 3-11)
qui servent encore aujourd’hui d’exhortations au ministère pastoral. Que voulons-nous voir dans nos églises lorsque nous exerçons un rôle pastoral ? Que cherchons-nous pour nos églises si nous voulons encourager ceux qui exercent un ministère pastoral à maintenir une approche saine dans leur travail ?
1 - Il faut combattre pour la vérité (v.3-6)
Ce qui frappe dans l’explication de Paul sur la raison pour laquelle il laisse Timothée à Éphèse, c’est le rôle négatif que celui-ci aura à remplir : au lieu de lui dire ce qu’il doit enseigner, il lui dit plutôt ce qu’il ne doit pas enseigner. Il doit « donner instruction » à « certaines personnes de ne pas enseigner d’autres doctrines »[1].
Timothée doit combattre pour la doctrine, pour la vérité. La vérité, telle que Dieu l’a révélée à travers l’enseignement des apôtres (dont Paul fait partie) est ce qu’il décrit au verset 11 comme étant « le glorieux Évangile du Dieu bienheureux, Évangile qui m’a été confié ».
Et nous, les pasteurs, nous devons rester attachés à cette vérité-là, et ne devons pas la prendre pour acquise. Le danger de se focaliser, dans nos églises et notre rôle de pasteur, sur le côté pragmatique du ministère pastoral est immense : il y a toujours des choses d’ordre pratique à organiser, des difficultés d’ordre pastoral à résoudre, des personnes dans le besoin à qui rendre visite/à écouter, des gens pour lesquels nous devons prier, la gestion et l’exécution de travaux administratifs, des planifications à effectuer, etc.
Mais l’appel primordial qui nous est adressé, malgré toute la pression qu’exerce ces différentes exigences sur notre temps, reste le même : nous sommes appelés à être ceux qui se soucient de la vérité. Cela implique que nous devons comprendre la vérité, enseigner la vérité, et confronter des situations difficiles lorsque cette vérité est menacée. A partir du moment où nous considérons la vérité comme acquise, où nous accordons plus d’importance à la stratégie ou la méthode qui assurerait la réussite de notre église qu’à la proclamation de la vérité que contient le glorieux Évangile, c’est l’avenir de notre église que nous mettons en danger.
La bonne santé spirituelle de l’église est en jeu. Rappelons-nous que le ministère pastoral qui laisse circuler la mauvaise doctrine donnera lieu à une église qui, selon le verset 4, tourne autour de controverses « au lieu de servir l’œuvre de Dieu ». Le mot traduit ici par « œuvre » peut désigner une œuvre que Dieu nous a confiée, ou bien une œuvre, ou une gestion, que Dieu lui-même opère de par son église. Dans les deux cas, la mauvaise doctrine n’est pas « neutre ». Car au lieu de promouvoir l’œuvre de Dieu dans la maison de Dieu, celle qui a pour but de proclamer et d’exposer la vérité de l’Évangile, la mauvaise doctrine est comme de la nourriture avariée : elle a des effets néfastes.
Celui qui exerce le ministère pastoral du Christ ne doit pas perdre cela de vue. Comme pour un restaurant étoilé, nous pouvons consacrer énormément de temps à rendre le cadre agréable, à former notre équipe afin qu’elle sache bien accueillir les clients, à veiller à ce que le personnel soit performant, mais si le plat choisi sur le menu que nous servons est avarié ou de mauvaise qualité, le reste ne sert strictement à rien. Un restaurant qui rend ses clients malades est un restaurant condamné à la fermeture ; une église qui ne nourrit pas les brebis avec l’Évangile de Jésus-Christ est une église condamnée à la fermeture.
Si le fait d’exercer ce ministère « négatif » est le corollaire d’un ministère pastoral qui met, avant tout, l’accent sur l’Évangile de Jésus-Christ, celui qui exerce le ministère de l’Evangile doit s’attendre à ce que certains l’accusent d’étroitesse d’esprit lorsqu’il remet en question le ministère de quelqu’un d’autre. Pourquoi ne pas démontrer une certaine largesse d’esprit qui reconnaît que tous n’ont pas toujours la même approche ? Face à une telle accusation, celui qui exerce le ministère pastoral du Christ doit garder à l’esprit le but de sa correction, évoqué par Paul au verset 5 : « Le but de ces instructions, c’est un amour qui provient d’un cœur pur, d’une bonne conscience et d’une foi sincère ».

Effectivement, c’est l’amour qui motive celui qui exerce le ministère de l’Évangile à exposer tout enseignement qui éloigne les brebis de la vérité. Le maître d’hôtel de l’établissement étoilé ne démontre aucun amour pour sa clientèle s’il sait d’avance que ce qui est servi à table est nuisible et permet à son personnel de servir le plat quand même. De même, celui qui exerce le ministère pastoral de l’Évangile et laisse passer un enseignement néfaste pour le troupeau n’agit pas par amour non plus. Il existe un ouvrage en anglais qui s’intitule La cruauté de l’hérésie[2]. C’est un titre qui interpelle parce qu’il est rare d’entendre l’hérésie associée à la cruauté. Fausse et erronée, d’accord. Mais cruelle ? Voilà que la vérité ne relève pas uniquement du domaine de l’intellectuel, comme si elle ne concernait que quelques docteurs de l’église, mais doit également être reconnue pour sa dimension éthique - puisqu’elle entraîne des conséquences néfastes pour tout chrétien d’une église où l’hérésie se répand. L’hérésie éloigne les hommes et les femmes de la vérité, la seule vérité qui sauve et qui fait avancer le projet et la maison de Dieu. Prions donc pour avoir des convictions au sujet de cette vérité, qui incitent nos églises et nos responsables à la défendre, à la protéger et la proclamer – et à ne pas négliger ce qui reste leur « produit final », l’Évangile. L’enjeu est trop important !
Par conséquent, nous devons combattre pour la vérité, peu importe l’opposition qui se dresse sur notre chemin. La deuxième piste proposée par l’apôtre se base la première : il faut exposer le péché.
2 - Il faut exposer le péché (v. 7-17)
Si le combat pour la vérité s’avère nécessaire – puisqu’il y a des mauvais enseignants –, ces derniers, quant à eux, ne faisaient pas ce que l’apôtre appelle un « usage légitime » de la Loi.
Ce n’est pas sans une certaine ironie que Paul affirme que ces enseignants, verset 7, « veulent être des professeurs de la loi mais ils ne comprennent rien à ce qu’ils disent ni à ce qu’ils affirment avec assurance ». C’est l’équivalent du chef étoilé qui débute dans un nouvel établissement, mais lorsque le maître d’hôtel lui dit qu’il aimerait voir un magret de canard figurer sur le menu, il avoue ne jamais avoir entendu parler de ce plat ! Quelle humiliation pour lui ! Qu’est-ce qui pose problème dans la compréhension de la Loi de ces professeurs ? Ils croyaient que la Loi était faite « pour les justes » – dans le but, dans ce cas précis, de réconforter les soi-disant « justes » du fait qu’ils ne seraient pas comptés parmi les « pécheurs ».
Si la Loi de Dieu est explicite sur ce qui est péché (la liste aux versets 9 et 10 englobe un ensemble de péchés encore bien présents dans notre société occidentale d’aujourd’hui : le sacrilège, la profanité, le parricide et le matricide, le meurtre, la débauche, l’homosexualité, le trafic d’esclaves, le mensonge, le parjure, etc.), elle n’a pas pour but d’être utilisée afin que les justes soient satisfaits de leur « justice ». « Non », dit Paul, qui enchaîne avec sa propre histoire aux versets 12 à 17 : il était un blasphémateur et un violent, et il a été sauvé par la grâce de Dieu en Jésus-Christ, qui a surabondé. En effet, si la Loi expose le péché, la grâce vainc le péché – et à travers l’Évangile de la grâce, cette parole certaine et digne d’être acceptée reste toujours d’actualité : « Jésus-Christ est venu dans le monde pour sauver des pécheurs ».
La Loi de Dieu ne nous rend pas justes : seul l’Évangile peut le faire. La Loi de Dieu n’a pas pour but de nous déclarer justes : comme dans le cas de Paul, elle nous révèle à quel point, lorsque laissés à nous-mêmes, nous sommes pécheurs. Le bon usage de la Loi consiste, par conséquent, à exposer le péché, qui continue, le cas échéant, de mettre en garde le croyant contre ce péché, et qui, surtout, amène le pécheur à voir à quel point il a besoin de l’Évangile. Cette compréhension, dit Paul, est « conforme au glorieux Évangile du Dieu bienheureux ».
Le rôle fondamental de tout homme qui exerce le ministère pastoral consiste à exposer le péché. D’une certaine manière, cette deuxième exhortation est aussi difficile à suivre que la première. L’être humain a, par nature, le cœur endurci vis-à-vis de Dieu qui lui parle ; il ne recherche pas la repentance et la foi, et reconnaître son péché, dans ce cas, n’est un exercice ni facile, ni agréable. Il est plus facile d’éviter des conversations à risques afin de maintenir une bonne relation avec la personne. A l’église d’Éphèse déjà, Paul a averti Timothée qu’il allait rencontrer de l’opposition dans ce genre de ministère. De fait, deux ou trois ans plus tard, Paul écrira sa deuxième lettre à Timothée dans laquelle il lui dira, au chapitre 4, qu’un « temps viendra où les hommes ne supporteront pas la saine doctrine. Au contraire, ayant la démangeaison d’entendre des choses agréables, ils se donneront une foule d’enseignants conformes à leurs propres désirs ».
A l’instar de ces faux enseignements qui circulaient dans l’église d’Éphèse à l’époque de Timothée, il est tout à fait possible d’être aujourd’hui considéré comme un enseignant désireux de se conformer aux goûts et désirs de son assemblée. Lorsque nous agissons ainsi – ce qui peut se comprendre –, nous recevons les remerciements et l’approbation d’un grand nombre de gens, qui nous flattent avec des qualificatifs « positifs » : « Mon pasteur est super cool, vous savez ? Il est moderne/ouvert d’esprit/connecté à la vie courante/compatissant, etc. » En effet, il est tellement facile pour un ministre du Christ de conforter ses fidèles dans leur péché – ou, du moins, de ne pas chercher à les confronter avec leur péché, ou d’exposer leur péché. Nous aurons un ministère pastoral plus tranquille en quelque sorte.
Mais ce sera un ministère qui fera de nous des complices de leur rébellion. En 2009, le médecin traitant de la défunte star Michael Jackson s’est rendu complice en administrant au chanteur du Propofol, le produit médicamenteux que celui-ci voulait, et qui a entraîné le décès de son patient (par la suite, il a été condamné pour homicide involontaire). Le pasteur qui se rend coupable d’une telle chose dans le domaine spirituel doit s’attendre à des conséquences encore plus graves : il privera ses fidèles de leur Sauveur, un Sauveur que nous trouvons dans le glorieux Évangile de notre Dieu bienheureux. Ce n’est qu’à travers la confession de nos péchés, notre repentance envers Dieu, que l’Évangile de Jésus-Christ nous sauve de nos péchés. Cet Évangile a été, selon le verset 11, confié par Dieu à Paul, son apôtre. Cet Évangile reste toujours le seul évangile qui sauve.
Il est triste de constater que certaines branches historiques de la foi protestante réformée sont arrivées au point d’accorder une bénédiction à des pratiques explicitement condamnées par Paul dans le texte que nous commentons dans cet article. Nous ne devons jamais sous-estimer les enjeux pour l’Église de Jésus-Christ d’aujourd’hui de devoir aider ceux qui sont affectés par n’importe quel péché. Nous ne cherchons nullement à nous positionner comme « supérieurs » à ceux qui luttent avec le péché : Jésus-Christ est venu dans le monde pour sauver des pécheurs, et nous devons être parmi les premiers à confesser haut et fort que c’est bien ce que nous étions également. Il n’est pas question de « condamner » les pécheurs, mais de vouloir les conduire, comme cela s’est révélé nécessaire pour chacun d’entre nous, afin qu’ils soient sauvés. Ce n’est pas parce qu’un proche, un membre de la famille, un ami, ou même un responsable de notre église commet un péché que nous ne devons plus lui déclarer, au prétexte de notre amitié ou proximité avec la personne, qu’un tel acte ou une telle attitude est un péché. Nous qui avons connu la joie et fait l’expérience profonde de rencontrer le Sauveur de nos péchés, nous cherchons, avec humilité, à diriger le regard d’autres pécheurs vers ce même Sauveur.
Comme certains l’ont affirmé, pour que l’enfant prodigue rentre à la maison, il faut encore qu’il y ait une maison à laquelle il peut revenir. Si le péché n’est plus un péché, l’enfant prodigue n’a plus aucune raison de se repentir, et il ne retrouve plus la maison d’où il vient.
Voilà deux instructions qui ont encore toute leur pertinence dans nos églises aujourd’hui. Prions, par conséquent, pour nos églises et nos responsables afin qu’ils aient encore le courage de combattre pour la vérité et d’exposer le péché. Il est certain que nous subissons la pression de nous conformer aux tendances et désirs d’aujourd’hui. Le danger que nos églises deviennent une sorte de « club religieux » est bel et bien présent : des églises où l’on pratique quelques rites religieux et où l’on est satisfait de servir à quelque chose, aussi réduite que soit la contribution, dans notre société actuelle. Mais la gloire de l’église locale, c’est d’être un peuple que Dieu lui-même rassemble, où chacun est sauvé de son péché par la grâce de Dieu, et où chacun est encouragé à lutter avec le péché et à s’attacher avec reconnaissance et joie à la vérité qui découle de Jésus-Christ. Que notre grand Dieu œuvre parmi nous pour que l’église de notre génération continue à s’attacher solidement à cette vérité.